[Animation] #10 – Les films d’Alice Saey

Pourquoi diable de l’animation ? Pour plein de raisons en fait : 1.parce qu’on adore l’animation 2. parce que l’animation c’est un peu comme de l’illustration, mais en mouvement 3. parce qu’il y a tellement de pépites inconnues qu’on ne peut décemment pas garder ça pour nous.

Pour ce 10e épisode de nos rendez-vous d’animation, on a eu envie de se faire un petit plaisir, une pâtisserie pleine de colorants bleus, rouges et verts, de textures flexibles, qui mutent tout le temps et tracent un long motif chargé d’une étrange beauté, amère. Alice Saey fabrique de l’animation comme on fait un collier de perle, en caressant amoureusement chaque image entre ses doigts, avant de les enfiler l’une derrière l’autre avec une grande dextérité et dans une parfaite harmonie. Ça méritait bien un numéro spécial sur son œuvre encore jeune et tellement belle.


On commence en déroulant sa filmographie dans l’ordre de l’histoire et sans commentaire, depuis son film de fin d’études, Celui qui mangea un œil de poisson (2014), jusqu’à son dernier clip pour Jo Goes Hunting, Careful (2020). Et ensuite on abonde.

❥ CELUI QUI MANGEA UN ŒIL DE POISSON
8’30 / 2014 / France
Film de fin d’étude à la HEAR de Strasbourg (2014)
Prix Arte Creative 2015

Topo : une plongée gustative et visuelle, librement inspirée du scénario de Ramon Gomez de la Serna.


❥ SHE’S YOUNG
[ADULTE]
3’20 / 2014 / Pays-Bas
Clip réalisé pour Shaking Godspeed, extrait de l’album Welcome Back Wolf, Suburban records.
Lauréat du Prix HAFFTube 2015, Holland Animation Film Festival, Utrecht.
Mention Spéciale du Jury pour la compétition Meilleur Clip 2015, Festival KLIK !, Amsterdam.
Mention Spéciale du Jury pour la compétition Meilleur Clip 2016, Festival CutOutFest, Querétaro (Mexique).

Topo : Une chanson d’amour dédiée à la muse du chanteur.


❥ HAPPY
6’30 / 2017 / Pays-Bas
Clip réalisé pour Mark Lotterman

Meilleure animation de commande – Ottawa International Animation Festival 2017
Prix du Meilleur Clip – PIAFF Paris International Animation Festival 2017
Meilleur Clip – CutOut Fest 2017
Meilleur Clip – Gdansk International Animation Film Festival 2017
Prix du Jury de la Meilleure animation de commande – Festival international du film d’animation d’Annecy 2018

Topo : Les gens devraient être heureux. Même cette oie égyptienne qui danse pour nous envoûter. Ses mouvements gracieux et malhabiles enchantent le regard. Seulement elle n’est pas la seule à maîtriser cette danse. Trois groupes d’oies se partagent la surface de l’eau. Mais bientôt l’eau monte. Tant pis, les oies n’auront de cesse de danser pour nous, jusqu’à la noyade.


❥ LA RAGE
4’ / 2014 / France
Film sans parole pour le spectacle La Rage créé à la scène nationale de Dieppe par la compagnie M42 (2018). Mise en scène par Louise Dudek, d’après un texte de Fanchon Tortech.

Topo : « C’est la Première Guerre mondiale. Maï, 19 ans, marin et déserteur, croise la route d’Anna, 16 ans, mariée et déjà veuve aux premières tranchées. C’est une histoire d’adolescences à fleur de peau, de tatouages, de bords de falaise et d’appels d’air. Une histoire d’incendies. »


❥ CAREFULL
4’ / 2020 / France-Pays-Bas
Clip réalisé pour Jo Goes Hunting
Miyu Production et De Nieuwe Oost production

Mention Spéciale, International Music Video Competition, Go Short 2020

Topo : Sur la carte d’une planète sans limites, de petits humains cueillent, brossent, tissent, pêchent et collectent les éléments de leur environnement pour subvenir à leur existence en tant que groupe.


Le travail d’Alice Saey

Le travail d’Alice Saey est difficile à décrire avec netteté parce que ses dessins bougent sans cesse, comme sa bouteille d’encre de Chine qu’elle trimbale régulièrement entre Paris et Rotterdam. Mais ce qu’on peut dire sans crainte de gâter la rencontre ni de trahir l’émotion, c’est qu’il y a toujours avec ses films une narration graphique très exigeante dans sa construction et très poétique dans son expression, avec diablement de contraste dans les tons et les textures. Pas étonnant après tout, de la part de quelqu’un qui sort des prestigieux Arts Déco de Strasbourg, qui a cofondé la revue Vignette, bref, qui baigne dans l’illustration.

Alors quand on la questionne sur les liens entre illustration et animation, leur filiation naturelle ou artificielle, l’antériorité de l’une par rapport à l’autre, le fixe et le mobile, et blablabla, voici ce qu’elle répond :

« Mon médium a toujours été le dessin. En arrivant à l’école, je me suis longtemps cherchée pour savoir comment le développer. J’ai eu la chance d’être aux Arts Déco, où cette culture de l’illustration était omniprésente. Mais au moment de choisir ma spécialisation j’ai plus été attirée par le design graphique. Je voulais explorer des supports de communication différents et je ne savais pas encore comment me placer par rapport à la narration. J’étais un peu une graphiste parmi les illustrateurs et une illustratrice parmi les graphistes.

 
Quand j’ai découvert l’animation, je me suis dit que c’était le médium parfait pour explorer la séquence narrative et pour réunir illustration et graphisme.

 

En même temps, j’ai créé la revue Vignette avec Eugène Riousse et Baptiste Filippi pour garder un contact avec l’illustration et la fabrication d’édition. On voulait travailler autour de séquences narratives et réunir illustrateurs et graphistes. Quand j’ai découvert l’animation, je me suis dit que c’était le médium parfait pour explorer ce mélange. Je m’intéresse à la séquence, je n’ai pas vraiment d’affinités avec l’usage direct du texte. Je crois que j’étais intimidée par l’apparente « simplicité » de l’illustration, et je n’avais jamais l’impression que ça suffisait quand j’en faisais. Je compliquais trop les choses. L’animation était tellement laborieuse qu’il y avait plus de surprise et de mystère quant au résultat et ce sentiment ne m’a pas quitté.

 
Il y a quelque chose de l’ordre du spectacle ou de la performance dans l’animation, de la monumentalité aussi.

 

J’ai abordé l’animation de façon plastique, en me focalisant sur l’expérience plus que sur la narration ; ce qui n’empêche pas d’avoir des sujets, d’explorer des thèmes. Plus que le mouvement, pour moi il s’agissait avant tout d’un rapport à la musique, au son. Il y a quelque chose de l’ordre du spectacle ou de la performance dans l’animation, de la monumentalité aussi. Je pense qu’il y a beaucoup d’illustrateurs très cinématographiques mais je ne sais pas s’il faut un œil d’illustrateur pour faire de l’animation. Personnellement j’essaie de cultiver mon sens du rythme, de la composition des plans, de la mise en scène, mon rapport à la musique. J’ai beaucoup plus l’impression d’être dans un dialogue avec le spectateur. J’adore manipuler la perception, hypnotiser. Il y a un dialogue bizarre qui se crée entre ce qui est montré et ce qui vu.

Je crois que passer par l’animation m’a vraiment permis de d’affiner mon style et de développer mon sens de la couleur. Je suis plus à l’aise pour faire de l’illustration maintenant. Même si je préfère le dessin comme un processus de création, d’écriture pour l’animation, plutôt qu’une fin en soi.
Je fais beaucoup d’esquisses à l’encre dans mes carnets, ce sont des recherches de motifs et de cadrages dans des cases. Ça ressemble un peu à des bd (voir juste ci-dessous). Peut-être qu’un jour je les publierai.
Finalement je suis assez heureuse de m’avoir fait un peu de tout et de ne pas avoir étudié l’animation. Ça m’a permis de développer une approche assez personnelle et de continuer à être étonnée quand j’arrive à animer un truc. »

C’est beau. Très beau. Alors évidemment, on a envie de lui demander ce qui l’a influencé, consciemment ou insciemment, pour faire de si jolies choses. Illustrateur, artistes, films, livres, bd, mentor, gourou, etc…

« Mon gourou, c’est sans doute mon père peintre ! J’ai grandi en copiant les dessins d’objets à la plume de Fernand Léger, en écoutant Marvin Gaye. Je pense que j’ai eu un déclic pour l’animation en découvrant le travail de William Kentridge à New York en 2010.
Mes influences traversent vraiment la peinture, la BD, le graphisme et le cinéma expérimental. Je dirais un mélange de Greco, Max Beckman, Matisse, Peter Doig, Daniel Clowes, Pierre La Police, Stanley Kubrick, Robert Varlez, Frans Masereel, Zbigniew Rybczyński, Bill Viola, Sun Xun, George Schwitzgebel, Peter Tscherkassky, Allison Schulnik, Kuniyoshi, Tadanori Yokoo, Yuichi Yokoyama, Tiger Tateishi, Shigeo Fukuda, Olivier Schrauwen, Atsushi Wada, Nikki Lindroth von Bahr, Julio Cortazar, Roy Andersson, Lynne Ramsay, Fever Ray, Francis Ponge et Erykah Badu.
En ce moment mon livre préféré c’est l’anthologie des affiches de Kazumasa Nagai et l’album Grae de Moses Sumney. »

 

Et ensuite ?

Actuellement Alice Saey travaille sur son prochain court-métrage Flatastic, développé avec Léa Perret, qui a écrit le scénario.

« Il s’agit d’une comédie apocalyptique sur des raies Manta qui prennent le contrôle de la Terre et aplatissent tout à leur image, y compris les humains. Ça fera une dizaine de minutes et c’est produit par Miyu. J’anime avec une équipe à Ciclic à partir d’octobre.
Sinon je développe un autre projet de court-métrage / installation qui s’appelle Waalhaven ; une sorte de film à sketch sur la peur du déluge dans une ville inspirée par Rotterdam, où je vis la moitié du temps. Sinon, je rêve de faire un clip pour Colin Stetson ou Shabazz Palaces, mais ça c’est un fantasme. »

En attendant que les fantasmes se réalisent, et pour se quitter en douceur, quelques images du travail en cours sur son prochain court.


Merci à Luce Grosjean de Miyu Distribution pour avoir favorisé cette belle rencontre.
La chaîne YouTube de Miyu est d’ailleurs lancée depuis un mois avec des perles d’animation qui sont mises en ligne régulièrement.
Le lien vers la chaîne est ICI.

Et pour encore plus d’Alice Saey, c’est là :
https://www.instagram.com/alicesaey
https://vimeo.com/alicesaey/about

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