[Animation] #9 – Carte Blanche au Festival de Clermont-Ferrand (2/2)

Pourquoi diable de l’animation ? Pour plein de raisons en fait : 1.parce qu’on adore l’animation 2. parce que l’animation c’est un peu comme de l’illustration, mais en mouvement 3. parce qu’il y a tellement de pépites inconnues qu’on ne peut décemment pas garder ça pour nous.

Suite de la Carte Blanche donnée au Festival de Court-Métrage de Clermont-Ferrand, avec 5 courts-métrages d’animation génialissimes : une balade en vélo, des journaux intimes, une séance photo, une grosse beigne et un déjeuner un peu soûlant. Bref, tout ce qui faut pour passer un bon moment.

❥ FATHER AND DAUGHTER (PÈRE ET FILLE)
Michael Dudok de Wit
9’ / 2000 / Animation 2D / À bicyclette / Pays-Bas – Royaume-Uni
Cinété Bvba, Willem Thijssen, Cloudrunner Ltd., Claire Jennings

Topo : Un père dit au revoir à sa fille et s’en va. Elle attend son retour pendant des jours, des saisons, des années…

Michael Dudok de Wit est un réalisateur de films d’animation néerlandais, né à Abcoude en 1953. Mais il est surtout ce qu’on a coutume d’appeler, avec des étoiles dans les yeux et les mains légèrement moites, une référence. Il a travaillé chez Disney, notamment comme storyboarder sur La Belle et La Bête en 1991, avant de réaliser son propre film qui le fera connaître et reconnaître dans le petit monde de l’animation : Le Moine et le poisson (1994). Et au passage, c’est lui qui a réalisé La Tortue rouge.
À côté de cette activité créatrice, il met son talent au service de la communication et dirige plusieurs publicités, dont une pour American Airlines qui sera primée à Annecy en 2005. Mais son chef-d’œuvre court, c’est sans conteste Father and Daughter, ce bijou sans paroles récompensé lui aussi à Annecy et surtout lauréat de l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 2000, qu’on a le plaisir de revoir aujourd’hui, ou tout simplement la chance de découvrir. Alors oui, c’est triste… mais c’est tellement beau que ça en vaut la peine, littéralement.


❥ LES JOURNAUX DE LIPSETT (LIPSETT DIARIES)
Theodore Ushev
14’ / 2010 / Animation 2D / Thérapie / Canada
Office National du Film du Canada, Marc Bertrand

Topo : Sous la forme d’un journal intime, le film explore les méandres de l’esprit malade d’Arthur Lipsett, alors que se bousculent et s’entrechoquent les images et les sons de son enfance solitaire, sa frénésie créatrice et sa chute vertigineuse dans la dépression et la folie.

Theodore Ushev est un réalisateur de film d’animation canadien d’origine bulgare, né à Kyustendil le 4 février 1968. D’abord diplômé de l’École des Arts Scéniques de Plovdiv, il s’oriente ensuite vers le design graphique en poussant les portes de l’Académie nationale des Arts de Sofia. Et très rapidement, il commence à se faire connaître, comme illustrateur et surtout en tant qu’affichiste. En 1999 il décolle pour Montréal, où il se lance complétement dans le cinéma d’animation. Son esthétique et sa sensibilité, déjà très marquées dans ses premiers films, lui offrent une certaine réputation auprès de l’Office National du Film (ONF) et il reçoit même le Prix de l’Institut du Film Canadien pour le meilleur film d’animation canadien, au Festival d’Ottawa avec Drux Flux. La suite de son parcours est jalonnée de grandes récompenses internationales, avec des films beaux et éclatants comme Gloria Victoria (2013), ou contemplatifs comme Blind Vayana (2016).
C’est en 2010 qu’il réalise Les Journaux de Lipsett, film-hommage au cinéaste canadien avant-gardiste et complétement génial Arthur Lipsett. À la manière de son inspirateur, Theodore Ushev aligne des plans successifs très rapides de sorte que l’histoire prenne forme avec la matière animée elle-même. La voix de Xavier Dolan ponctue ce récit autofictif, ponctué de références à ses films mythiques comme Very Nice, Very Nice et 21-87.
Chose amusante, dans cette histoire pas amusante du tout, c’est que Theodore Ushev travaillait comme Arthur Lipsett à l’ONF, et qu’en façonnant ce court-métrage, il s’est forcément retrouvé à fouiller dans les mêmes archives de la maison, comme Lipsset l’avait fait 50 ans avant lui pour trouver des rushes à coller ensemble. À juste titre, le film a reçu le Génie du meilleur court-métrage d’animation aux 31e Prix Génie, ainsi que le Prix du meilleur film d’animation au festival de Clermont-Ferrand en 2011.


❥ A FAMILY PORTRAIT (UN PORTRAIT DE FAMILLE)
Joseph Pierce
5’ / 2009 / Rotoscopie / XXX / Royaume-Uni, Angleterre
UK Film Council, Channel 4 and Film London

Topo : Un portrait de famille tourne mal à mesure que jalousie et soupçons se font jour, sous le regard implacable du photographe. Le malaise règne à la fin de la séance, laissant présager une journée mémorable.

Joseph Pierce est un réalisateur, animateur et scénariste talentueux. Son film de fin d’études Stand Up a été projeté dans plus de 30 festivals internationaux, récoltant les plus grandes récompenses en France, au Royaume-Uni, en Espagne et en Pologne. Parmi ses autres œuvres-maîtresses, citons également The Pub, qui a remporté le premier prix d’animation au Los Angeles Film Fest et au Melbourne Film Festival, et – évidemment – A Family Portrait, réalisé pour Channel 4, qui a été projeté dans plus de 35 festivals, remportant de nombreux prix, dont celui de la meilleure animation à Bristol Encounters, le Prix de la Presse et le Prix Audi au Festival de Clermont-Ferrand 2010.
A Family Portrait met en scène la famille poly-nucléaire idéale, face à l’exercice inconfortable de la séance photo : en huis-clos et sans échappatoire. La tragédie parfaite. Les traits sont noirs comme des sous-entendus, les visages se déforment exagérément et revêtent les masques terrifiants du reproche, les corps s’enveloppent et se dévorent. Une sorte de psycho-somatisation amère qui se joue sous l’œil du photographe gêné, ce qui ajoute au malaise rampant de la situation. Une caricature qui grince sévèrement, et en rotoscopie !


❥ VIDEOGIOCO (JEU VIDEO)
Donato Sansone
1’20 / 2009 / Dessin et stop motion / Multiplication des pains / Italie Milkyeyes

Topo : La dialectique de la beigne.

Donato Sansone (alias Milkyeyes) est le génie italien de l’animation avec des films aujourd’hui cultes, tels que Journal Animé et bien entendu Videogioco. Explorant et mélangeant animation, stop motion et images réelles, son univers est composé d’expériences et de performances visuelles impressionnantes, drôles, bizarres, géniales. Ses films ont été sélectionnés dans les plus grands festivals internationaux (Annecy, Clermont, Ottawa, Toronto, Palm Spring, Hiroshima…) et il reçut entre autres une Mention du Jury Labo au Festival de Clermont-Ferrand 2010.
Quand on regarde pour la première fois un film de Sansone (et même pour la dernière fois), on prend tout simplement une grosse tarte dans la gueule. Ça part souvent d’une idée toute simple, d’un parti-pris créatif unique. Tellement évident qu’on ne peut pas s’empêcher de penser, durant les 10 premières secondes du film, que c’est vraiment le genre de chose basique à la portée de tous. Genre un petit dessin griffonné sur un bout de papier sale. Et puis dans les instants qui suivent, et au fur et à mesure que les petits dessins sales se succèdent en stop motion, on se rend compte que Sansone est complétement fou, d’une part, et qu’il a fait un boulot de titan, d’autre part, ce qui insinue dans un certain sens que les deux sont liés. Videogiocco part lui aussi d’une tarte, voire d’un gros pain, et se vit pendant une minute comme un cheminement cérébral, au sens strict.


❥ LE REPAS DOMINICAL
Céline Devaux
14’ / 2015 / Animation / Un air de famille / France
Sacrebleu
(VISIBLE JUSQU’AU 18 JUILLET)

Topo : C’est dimanche. Au cours du repas, Jean observe les membres de sa famille. On lui pose des questions sans écouter les réponses, on lui donne des conseils sans les suivre, on le caresse et on le gifle. C’est normal, c’est le repas dominical.

Céline Devaux est une réalisatrice et illustratrice française magnifique née en 1987. Elle est reconnue pour son écriture plastique, ses films en acrylique grattée et le rapport ambigu qu’elle établit entre la narration et le visuel. Elle a étudié le cinéma d’animation aux Arts Déco de Paris (ENSAD) et a fait une entrée comme une bombe sur le circuit du court-métrage, avec un bijou de fin d’études intitulé Vie et Mort de l’Illustre Grigori Efimovitch Raspoutine, immédiatement récompensé dans plusieurs festivals de cinéma, et notamment à Clermont-Ferrand où elle reçoit en 2013 le Prix du Prix du Meilleur Film d’Animation Francophone. Rebelote trois ans plus tard avec son deuxième film, Le Repas dominical, qui se voit de surcroît attribuer le Prix Spécial du Jury National, en plus d’une sélection à Cannes et un César du Meilleur Court-Métrage d’Animation. Et pour son troisième film, Gros chagrin, ben… elle rafle tout simplement le Prix du Meilleur court-métrage d’animation à la Mostra de Venise. Pour faire court, on peut dire que Céline Devaux a une certaine constance dans l’excellence.
Sur un plan purement narratif, Le Repas dominical raconte une histoire simple et impitoyablement ordinaire. Mais sur la surface lisse de cette situation banale, la réalisatrice donne de grands coups de grattoir, de scalpel, creuse des trous dans la nappe où trébuchent ses personnages, se biturent de couleurs, se noient dans la peinture, s’égarent dans un univers illustré sans perspective ni gravité. La musique de Flavien Berger et la voix de Vincent Macaigne accompagnent en flot continu le déroulé de cet après-midi lamentablement drôle, avec un texte ciselé au cutter et sans aucune issue à part celle du dimanche suivant, des mêmes retrouvailles, du gigot : du prochain rendez-vous inévitable. Et tout ça fait un film brillantissime, « un nouveau record d’ivresse ininterrompu ».


Les inscriptions pour la prochaine édition du Festival du court-métrage de Clermont-Ferrand sont ouvertes > ICI

© Susa Monteiro

À propos du Festival de Clermont-Ferrand
Le Festival du Court-Métrage de Clermont-Ferrand est aujourd’hui la plus importante manifestation cinématographique mondiale consacrée au court-métrage. Plus de 9000 films reçus chaque année, dont 160 happy few sont retenus pour participer aux trois compétitions Internationale, Nationale et Labo. Les chiffres sont colossaux : en une semaine de Festival plus de 500 séances sont projetées dans une quinzaine de salles de la ville, accueillant plus de 165 000 spectateurs locaux, nationaux, internationaux ; sans compter son grand Marché du Film Court, qui reçoit chaque année plus 3 600 pros, représentant plus 35 pays.
Porté depuis plus de 40 ans par l’association « Sauve qui peut le court-métrage », la mission qui a été donnée au Festival est la « défense et promotion du court métrage sous toutes ses formes ». C’est pourquoi il représente un marqueur annuel fort pour les amateurs et les initiés du genre, d’autant plus qu’il se déroule toujours fin janvier-début février et fait donc partie des premiers à se prononcer sur les toutes dernières créations cinématographiques en format court. Enfin on note au passage que depuis quelques éditions les organisateurs ont le bon goût d’inviter une illustratrice ou un illustrateur pour réaliser l’affiche du Festival. Et ça, on aime bien chez Kiblind.

Merci Tim !

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