Dès la découverte de la thématique « l’animal comme langage », aucun doute n’était permis : cette nouvelle édition des Rencontres de l’illustration sera aussi géniale que les précédentes.
Attention phénomène paranormal : jusqu’au 29 mars, des animaux de toutes les formes et de toutes les couleurs pourront être observés dans les rues de Strasbourg. Les auteur·rices de ce mystérieux phénomène ? les Rencontres de l’illustration et leur festival associé Central Vapeur bien sûr.
À travers des expositions, des conférences, des workshops, des masterclasses, des ateliers et des spectacles, le festival strasbourgeois fera briller l’illustration dans tous les recoins de la ville.
On a demandé à Madeline Dupuy Belmedjahed, coordinatrice du festival, de nous dévoiler tous les secrets de cette vaste programmation.

C’est l’illustratrice Anouck Constant diplômée de la HEAR de Strasbourg qui signe la sublime affiche de cette 11ème édition des Rencontres de l’illustration. Quel était le brief côté festival ?
Depuis quelques années, la Ville de Strasbourg ouvre l’affiche des Rencontres de l’illustration à l’imaginaire des artistes de sa programmation, en écho à l’élan créatif qui traverse son territoire. En cela, la Ville réaffirme son rôle historique de soutien aux créateurs et aux créatrices.
Le choix de l’artiste, Anouck Constant cette année, s’est fait collectivement, au sein d’un groupe de travail réunissant les Musées, les Médiathèques, le 5e Lieu, la Haute école des arts du Rhin (HEAR) et l’association Central Vapeur. Le point de départ est simple, presque joyeux : prendre du plaisir. Laisser la thématique apparaître en filigrane, sans cadre rigide ni direction imposée. Faire confiance. Car inviter un·e artiste à penser une affiche, c’est justement désirer que son univers prenne corps, que sa matière, ses gestes et ses intuitions se déploient dans l’espace public.
L’affiche d’Anouck Constant, formée notamment à l’Atelier Illustration de la HEAR de Strasbourg et aujourd’hui installée à Bruxelles, s’inscrit pleinement dans cette liberté. Elle est lumineuse, juste, sensible, et nous lui adressons un immense merci pour cette création. Une exposition lui est d’ailleurs consacrée au Centre de l’illustration de la Médiathèque André Malraux, autour de l’album La balade d’Oscar réalisé avec Charlotte Bresler.

Le choix de la thématique de cette année, « l’animal comme langage », s’inscrit dans une volonté de parler de la relation entre l’être humain et son environnement social, politique, écologique etc. Par quel biais cette thématique sera t’elle abordée ?
La thématique qui traverse la programmation se donne à voir dès l’affiche imaginée par Anouck : deux loups dans de grands espaces. Des loups pas si solitaires, munis d’objets familiers – feu, couverture, bougie – comme si l’état de nature qu’ils incarnent relevait autant du refuge que du fantasme. Une liberté rêvée, projetée, peut-être davantage désirée par nous-mêmes que réellement vécue.
Dans la programmation, cette thématique se déploie donc comme un refuge, doux et rassurant. Elle se présente avec une évidence simple, visuellement très généreuse, terrain de jeu pour les artistes. Cet aspect se retrouve d’ailleurs dans l’exposition proposée par la Médiathèque André Malraux intitulée Bêtes de bibliothèques. Les animaux dans la littérature jeunesse avec les dessins et gravures de Fleur Oury, Clémence Pollet, Célia Housset, ou de la géniale Adèle Verlinden entre autres. Ce côté feel good se retrouve aussi pleinement dans le dialogue de dessin de Central Vapeur, entre Vincent Pianina et Violette Le Gendre. De la couleur, du second degré, des références, de l’élégance, de la lumière.
Vincent Pianina Violette Le Gendre
Convoquer les animaux, c’est aussi leur donner la parole pour mieux parler de nous, et prendre du recul. À l’image de F’murrr, auquel le Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration consacre une exposition : dans sa série de bande-dessinée culte Le Génie des alpages, les moutons sont philosophes, drôles et grinçants, jouant du non-sens et du cynisme pour interroger le monde. C’est aussi se placer à hauteur d’enfant : évoquer avec douceur l’autonomie, l’émancipation, la construction de soi et le vivre-ensemble, comme le fait Bibiville, exposition réalisée par les éditions 2042 à partir de l’album d’Éponine Cottey, présenté à l’Artothèque.
Cette thématique n’est bien sûr pas exclusive. Les Rencontres de l’illustration sont aussi l’occasion d’affirmer, avec détermination, la visibilité de toutes celles et tous ceux qui font l’illustration aujourd’hui, reconnaître leurs diversités, leurs pratiques et leurs luttes, et rappeler que la création est aussi un espace d’émancipation, d’engagement et de transmission.

L’exposition-dossier L’esprit Phantomas. Faire voir la poésie à la Bibliothèque des Musées explore la revue d’avant-garde belge Phantomas réunissant Magritte, Broodthaers et d’autres artistes, dans le cadre d’un projet avec les étudiant·es de Master 2 Histoire de l’art de l’Université de Strasbourg.
La HEAR propose l’exposition Hypercute : La « S » vs la HEAR, rencontre entre artistes handicapé·es du centre d’art brut belge La « S » Grand Atelier et 8 étudiant·es de la HEAR, explorant les frontières de l’art brut et l’importance de la mixité. L’école organise également une journée d’étude sur le rôle de l’illustration et de la bande dessinée dans les représentations féministes, racisées et queer.

Le Centre européen d’actions artistiques contemporaines, centre d’art contemporain d’intérêt national, participe quant à lui pour la première fois aux Rencontres de l’illustration avec l’exposition Hope for Change. Hackney Flashers, de Londres à Strasbourg qui revient sur le collectif féministe londonien fondé en 1975 et prolonge sa réflexion sur les conditions des femmes et des mères à Strasbourg aujourd’hui.
Pouvez-vous nous en dire plus sur la façon dont la programmation a été pensée ?
La programmation des Rencontres de l’illustration de Strasbourg naît d’un travail collectif, nourri par des échanges réguliers entre les différents partenaires évoqués plus haut. Ces temps de réflexion partagée permettent de croiser envies, ambitions et projets, de créer des passerelles entre les acteurs et actrices, de décloisonner les pratiques, et de faire émerger des élans et des formes communes.
Après plusieurs thématiques fortes ces dernières années — frontières, exils, place et reconnaissance des illustratrices, liens entre peinture et illustration — l’idée a surgi, d’abord avec humour, de consacrer l’édition 2026… aux chiens. Un sujet tendre, réconfortant, qui fait du bien.
Et puis, à force de tirer le fil de la blague, la programmation s’est peu à peu dessinée d’elle-même. Le thème s’est élargi, accueillant plus largement le monde animal, en écho aux collections et aux projets portés par les un·es et les autres, mais aussi des enjeux que cette thématique pouvait permettre d’aborder.
Quels sont les temps forts du festival ?
Chaque proposition est en soi un temps fort, que ce soit une exposition prestigieuse à fort rayonnement ou un atelier jeune public pour les enfants de 3 ans. Chaque proposition porte en elle la potentialité de faire découvrir, d’émerveiller, de remémorer, d’initier, de questionner.
Alors bien sûr, quelques temps singuliers vont rythmer ce mois de rencontres. Pour n’en citer que quelques-uns, le geste inaugural de Central Vapeur pour son festival éponyme, La Parade des Micronations et son défilé dans l’espace public de plus d’une quarantaine d’illustratrices et illustrateurs qui par ce geste revendiquent leur statut, leur rôle de créateurs et créatrices, et inonde la cité de leurs univers. Et en clôture de ce même festival, le fameux Salon des independant·es les 28 et 29 mars pour rencontrer la fine fleur de l’édition indépendante européenne, assister à des tables rondes, participer à des ateliers et/ou des temps professionnels.
L’exposition proposée par le Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration HI-YO c’est l’écho. L’esprit de F’murrr annoté par Camille Potte offre une vision d’ensemble de l’esprit de F’murrr, grande figure de la bande dessinée française, subtilement et malicieusement annoté par la jeune illustratrice Camille Potte. Elle permet de saisir à la fois la richesse de son univers, son humour singulier et la force de son regard, tout en mettant en lumière le dialogue entre héritage et création contemporaine, ce que l’on défend ardemment à Strasbourg !

Dans le prolongement de cette exposition, une journée d’étude viendra interroger la place et l’héritage de l’auteurice-illustrateurice aujourd’hui, en croisant des perspectives multiples sur son œuvre et en ouvrant la discussion sur les enjeux des rééditions actuellement en cours. Avec des chercheurs et chercheuses, éditeurs et éditrices, illustrateurs et illustratrices, et compagnon·nes de route, notamment Olivier Bron (éditions 2042), Philémon Collafarina, Vincent Eches, Jean-Claire Lacroix, Jean-Christophe Menu, Jean-Pierre Mercier, Barbara Pascarel et Élisabeth Walter de la Fondation F’murrr au futur, Carine Picaud, Camille Potte, Thomas Ragon, Camille de Singly et Thérèse Willer.
Et comme il est tout à fait recommandé de tomber dans l’illustration petit·e comme dans la potion magique, le 5e Lieu et les Médiathèques déploient tout une programmation d’ateliers et de spectacles à destination du jeune public, toujours en présence d’artistes, comme Charlotte Bresler, Julia Chausson, Eunhye Cho, Anouck Constant, Claire Frossard, Christian Heinrich, Wei Middag, Alexandra Pichard et d’autres.

Les amoureux·ses des chiens seront particulièrement gâté·es cette année. Quelles activités leur conseillez-vous pour assouvir leur passion ?
Quoi de mieux qu’une balade ?
La première nous entraîne dans les planches originales d’Anouck Constant et Charlotte Bresler, sur les traces d’Oscar, leur chien rouge romantique et rêveur, héros de l’album La balade d’Oscar, paru en 2024 aux éditions MeMo. Une promenade graphique à découvrir au Centre de l’illustration de la Médiathèque André Malraux.
La seconde se poursuit en plein air, sur le quai des Bateliers, au fil du parcours d’affiches de Central Vapeur, confié cette année à l’illustratrice italienne Laura Simonati autour de son album La fête des chiens, paru chez Versant Sud Jeunesse.
Dans les deux cas, des toutous qu’on suivrait volontiers partout et qu’on aurait bien envie de gratter derrière les oreilles en murmurant « bon chienchien ».
Mais le Wouf d’or de cette programmation revient sans conteste à Central Vapeur et à sa Dog Race, qui s’annonce déjà légendaire. Ce tout premier concours de faux-chiens invite les amoureux et amoureuses de nos amis à quatre pattes à laisser libre cours à leur créativité et à leur sens de la mise en scène, en imaginant l’animal de leur rêve. Les participant·es du workshop organisé mi-mars se retrouveront pendant le salon Central Vapeur pour présenter leur duo maître-chien, dévoiler les particularités de leur compagnon et défendre leur création devant le public et un jury implacable, composé d’expert·es sélectionné·es par le festival. Iconique.





