Les Gens du mag : Jindřich Janiček

L’illustrateur tchèque est un fin observateur du monde qui l’entoure. Quitte, ensuite, à le métamorphoser à sa guise. La réalité de son pays, de celui des autres – en particulier les États-Unis – passent à la moulinette d’une imagination débridée où le vécu se mêle au vivant. Ainsi, c’est l’image d’une Seattle fantasmé par l’amour que Jindřich Janiček a produit pour les pages du dernier numéro de Kiblind, « Là-bas ». Un Là-bas longuement mariné ici, au fond de son cœur.

© Jindřich Janiček pour Kiblind « Là-Bas »

Car ce sont les sentiments qui guident au final le trait du dessinateur. La tendresse, l’admiration ou la colère viennent perturber la documentation pure et engendrent des visuels dans lesquels la vérité du regard sort maîtresse. Notre vision des lieux qu’il dessine passe ainsi par le corridor de sa subjectivité, laissant l’imagination de son auteur nous porter vers des rivages où les élans de l’âme valent autant que la description factuelle.

À cela, son trait s’adapte. Aussi précis qu’il peut être volage, devenant tour à tour fin et empâté, il dessine des paysages reconnaissables au même niveau que des scènes imaginaires. Cette ambivalence donne aux images de Jindřich Janiček une élégance précieuse qu’on retrouve chez quelques rares talents tels Jacques Tardi ou, plus jeune, Antoine Cossé : un fin mélange d’instinct et de maîtrise qui nous accroche au réel pour mieux nous en détacher.

© Jindřich Janiček

Pour notre numéro « Là-Bas », tu as dessiné une scène qui se déroule à Seattle, ville où tu rêverais de retourner. Qu’est-ce qui, dans cette ville, te donne autant envie de dessiner ?

Mon image est une version très idéalisée de Seattle. Il n’y a pas d’endroit exactement comme ça là-bas. Je ne sais pas très bien pourquoi j’aime autant cette ville. J’y ai été une fois et pas très longtemps. Peut-être parce que c’était le premier voyage que je me payais moi-même. Peut-être parce que c’est le premier endroit où j’allais aux États-Unis dans lequel ni ma famille, ni mes ami·es n’étaient jamais allés. Peut-être parce que nous y étions avec ma compagne quelques semaines avant que nous nous mariions. C’est sans doute le mélange de tout ça. La réponse la plus simple est sans doute que c’est une grande ville avec d’incroyables paysages juste à côté. Et puis l’océan, les volcans, les montagnes : tout est plus grand que là où j’habite. Et le désert juste derrière ces montagnes, des cascades et toutes ces îles, à côté des gigantesques usines aéronautiques, un port énorme et des gares de triages géantes. Tout ça en un seul endroit. J’ai très envie d’y retourner. J’aimerais montrer Seattle à mon fils. Je pense qu’il aimerait…

© Jindřich Janiček

Tu as l’air de beaucoup aimer dessiner les USA, avec un penchant spécial pour la vie de tous les jours. Qu’est-ce qui t’inspire autant là-bas ?

Encore une fois, c’est une vision très idéalisée des États-Unis. Je pense que j’ai été très impacté par une sorte mythologie des États-Unis. Je pensé à toutes les séries un peu cheap que j’ai regardées étant enfant, tous ces posters de National Parks et ces pubs illustrées pour des pick-up font partie de moi. Je suis conscient de cette grosse machine de propagande mais au final, j’aime toujours ça. Le sport est important aussi. J’aime le hockey et la NHL a été une grosse porte d’entrée pour ma culture US. Et plus tard, mais tout aussi importante, la langue. Nos seules options pour une langue étrangère à l’école primaire étaient l’allemand et l’anglais. J’ai choisi l’anglais et d’un coup, toutes ces séries bas-de-gamme devenait des outils pour apprendre la langue. De là, il n’y avait qu’un pas pour que je m’intéresse à la musique qui m’a ouvert un nouveau champs d’exploration. Évidemment, aujourd’hui, le plus fascinant est la façon dont cet empire mondial est en train de devenir un petit État nationaliste et je ne peux qu’espérer que les ami·es que je me suis fait là-bas et qui y vivent encore iront bien. En tant qu’observateur extérieur, je ne peux qu’essayer de travailler à ce que cette chute infernale ne se produise pas en République Tchèque.

© Jindřich Janiček

Tu joues beaucoup des contrastes avec un usage prononcé du noir. Est-ce que tu sais d’où ça vient ?

C’est sûrement le temps qui a fait les choses. Le contraste entre le noir et le blanc vient juste de ma façon de dessiner partout et tout le temps. Il y a eu une époque où mes parents transportaient mon bloc-note et tous les marqueurs que je voulais. Et puis, il y a du avoir une révélation : je pouvais ne me contenter que d’un stylo noir et d’un petit carnet. J’ai du m’en rendre compte lorsque j’ai du faire moi-même ma valise. Ou grâce aux nombreuses années à l’école où je ne pouvais dessiner qu’avec un stylo bleu parce que les instituteur·rices n’autorisaient pas le stylo noir. Mais c’est chouette de s’apercevoir que tu n’as pas besoin de plus, au cas où tu n’as pas d’autres choix. La couleur, c’est juste du bonus. Après, c’est la version facile de l’histoire. Il y a eu et il y aura des moments où je vais éviter le noir et je vais préparer mes sérigraphies en n’utilisant que des couches de couleurs pour remplacer le noir. Le dessin sera un peu différent.

© Jindřich Janiček

Tu dessines aussi bien en noir et blanc qu’en couleur mais aussi en monochrome. Quand ressens-tu le besoin d’utiliser la couleur et comment choisis-tu ta palette ?

Ce sont les circonstances extérieures qui décident. Si un magazine a la possibilité d’avoir des pages en couleurs, je vais les utiliser. Mais seulement si j’ai le temps de le faire. Habituellement, le dessin en noir et blanc se suffit à lui-même et je n’ai qu’à effacer certaines parties noires et ajouter la couleur. Mais si je manque de temps, je peux simplement utiliser la version en noir et blanc. Je parle de ça pour la partie de mon travail qui utilise plus que deux ou trois couleurs. Pour le reste, ça vient de l’époque où je préparais des sérigraphies à l’école et où je devais payer pour chaque couche de couleur. À cette période, tout faire en deux couleurs suffisait, pour imprimer pas trop cher. J’utilisais alors le noir seulement pour les formes, les ombres, pas pour les traits.

Peux-tu nous parler de trois projets dont tu es fier ?

Je n’aime pas trop regarder mes vieux projets, parce que je vois toutes les erreurs que j’ai pu faire. Mais il y a quand même plus de trois projets que j’aime bien. J’ai donc choisi une sélection cohérente de choses qu’on peut mettre ensemble.

© Jindřich Janiček

Le premier, ce sont des illustrations en couleurs de la collection de petites voitures de mon fils. Chacune a été faite en cinq minutes, pendant qu’il dessinait à côté, cinq minutes étant le maximum avant qu’il ne retourne jouer. Il les a utilisées pour décorer son garage de petites voitures. Plus tard, j’ai pu les scanner et faire un petit fanzine de 30 exemplaires, avant de les lui rendre.

© Jindřich Janiček

Le deuxième serait les dessins en noir et blanc que j’ai fait pendant un tournoi de hockey sur table près de chez moi. Les teintes grises ont été ajoutées ensuite numériquement. C’est aussi un mélange de dessins que j’ai fait directement sur place et d’autres que j’ai fini plus tard en me basant sur mes sketchs au crayon.

© Jindřich Janiček

Le troisième est le plus gros livre que j’ai fait. C’est le carnet de mon unique voyage dans le nord de la côte Pacifique américaine. J’ai bien aimé l’idée d’être quelque part pendant deux semaines et de passer ensuite deux ans à creuser l’histoire de cet endroit. J’ai acheté des livres de géologie et d’histoire sur ces lieux ; j’ai lu des tas d’articles sur les grèves ouvrières, l’histoire des mines, l’industrie du bois et sur l’impact du changement climatique, notamment les feux de forêt qui remontent doucement vers le nord. Des trucs drôles quoi. Presque rien n’apparait dans le livre, évidemment. 

Ce projet a trois ans maintenant, donc j’y vois quelques erreurs, mais je l’utilise comme une base pour le concept de futurs livres. Le procédé a été différent des deux précédents : ici chaque couleur est une couche séparée réalisée au crayon de couleurs.

Kiblind Là-Bas
Jindřich Janiček

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