Interview : ABWU x FICEP « La Rentrée des Cultures »

Le FICEP est de retour sur les bancs de l’école avec sa traditionnelle “Rentrée des Cultures”. Un mois de festivité où là diversité des regards sera mise à l’honneur ! 

Pour cette 25e édition, le FICEP a vu les choses en grand ! Le festival revient à Paris ainsi qu’à Lyon, du 17 septembre au 17 octobre avec une programmation mêlant langues, arts et rencontres. Au programme : scène musicale, expositions d’artistes internationaux ou encore ateliers d’initiation linguistique, il y en aura pour tous les goûts !

Artiste taïwanaise bien connue de KIBLIND, ABWU signe la nouvelle identité visuelle du festival et nous embarque dans son univers onirique, planant et délicieusement addictif. 

Dans cette interview, l’illustratrice nous parle de son processus créatif, de ses inspirations et de son besoin insatiable de mettre l’humain au cœur de son travail. Une évidence de la voir collaborer avec le FICEP. 

Illustration d’ABWU pour le festival « La rentrée des cultures » du FICEP

Bonjour Abwu, peux-tu te présenter ?

Bonjour, je m’appelle Abwu et je viens de Taïwan. J’ai travaillé quelque temps dans le design textile pour la mode, jusqu’à ce qu’un projet fortuit avec une communauté locale éveille ma curiosité pour d’autres modes de vie, me poussant à partir à la découverte de la relation entre moi-même et la terre. Afin d’explorer de nouvelles possibilités créatives, j’ai quitté mon emploi pour poursuivre des études supérieures. Après avoir obtenu mon diplôme, je me suis installée à la campagne pour me consacrer au design local, en m’attachant à traduire la culture régionale et les liens émotionnels du quotidien en illustrations qui capturent des observations fugaces et une poésie subtile.

La « Rentrée des Cultures » de la FICEP revient en septembre pour un mois riche en découvertes, et c’est vous qui avez conçu l’affiche de cette édition ! Quelles ont été les étapes pour la créer ?

J’ai commencé à réaliser des croquis préliminaires et à affiner mes idées autour de quelques concepts clés : les rencontres, la fête, le flux de conscience, les perspectives, le dialogue ouvert, la découverte et l’exploration, ainsi qu’une ville riche en histoire. Le festival étant diversifié et aux multiples facettes, j’ai eu le sentiment que chaque participant se caractérisait par une exploration active et audacieuse. Cela m’a fait penser à l’aviron, qui est une façon remarquablement courageuse d’explorer, tandis que, d’un point de vue historique, les berges des fleuves ont toujours nourri les civilisations humaines. Après en avoir discuté avec l’équipe du FICEP, nous avons convenu que la Seine était un repère emblématique de Paris, créant un cadre où toutes les rencontres et toutes les surprises pouvaient se dérouler naturellement.

Comme l’affiche est conçue pour être pliée en deux, je souhaitais que chaque dépliage révèle une explosion vibrante de couleurs et de surprises. Le panneau avant montre la scène initiale de personnes qui rament, et en la dépliant, on découvre les eaux inconnues vers lesquelles elles naviguent — un royaume rempli d’étoiles scintillantes et de délicates constellations géométriques. En l’ouvrant une deuxième fois, deux panneaux distincts s’ouvrent vers le ciel, où les personnages, les animaux, la flore mystique et les lampadaires classiques revêtent chacun une signification subtile. Je souhaitais également que la composition s’étende de manière dynamique dans toutes les directions. Ces scènes fragmentées sont finalement reliées entre elles par les ponts emblématiques qui enjambent la Seine à travers Paris, unissant ainsi l’ensemble du récit visuel.

Avec cet événement, le FICEP vise à mettre en avant la diversité et les pratiques culturelles du monde entier. Est-ce un thème qui fait écho dans votre travail ?

La mission du festival me touche profondément. Le fait de mettre en relation des centres culturels issus d’autant de pays différents crée une trame exceptionnellement riche et diversifiée de l’expérience humaine. Dans mon propre travail, je m’interroge souvent sur les notions d’ouverture et de lien. Si la vie quotidienne comporte des réalités difficiles et des limites, entrer dans l’univers de l’illustration nous permet de découvrir peu à peu les possibilités inattendues qui se cachent au cœur de l’existence quotidienne. À travers l’observation et l’interprétation artistique, j’espère embrasser la diversité de la culture et de la vie quotidienne dans mon art, en offrant aux gens une perspective ouverte pour s’envoler vers où bon leur semble.

Projet n°1 -《THINGS SHE NEVER SAID》All of a sudden, the girl begins to feel her stomach cramps

Y a-t-il des événements de la programmation qui ont retenu votre attention ?

Oui, trois événements en particulier ont vraiment suscité mon intérêt ! Tout d’abord, l’exposition « Tout est en ordre ». J’adore la façon dont elle utilise de minuscules gestes du quotidien comme point de départ pour explorer la tension entre l’ordre et l’absurde. Ce type d’observation fine et subtile de la vie quotidienne me touche profondément. Vient ensuite l’exposition collective « Traces 1999-2026 », où des artistes créent des œuvres de mouvement, des sculptures et des vidéos inspirées par les traces sensorielles laissées par leurs résidences à Paris. Ayant moi-même fait l’expérience de vivre dans un nouvel environnement, cela nourrit profondément l’inspiration créative. Je trouve particulièrement fascinant de voir comment le temps et l’espace façonnent le regard d’un créateur. Enfin, la Journée européenne des langues. J’ai toujours pensé que la langue façonnait profondément le comportement et la pensée humaine ; c’est pourquoi l’idée de célébrer ensemble, lors d’un même événement, une telle richesse de langues et de cultures me semble véritablement captivante et inspirante.

Projet n°2 – Guangfu

Vos œuvres semblent tout droit sorties d’un rêve. Vous inspirez-vous de vos propres voyages oniriques lorsque vous créez vos illustrations ?

J’ai en effet pour habitude de noter mes rêves, en particulier ceux marqués par une joie intense ou une peur profonde. J’ai souvent l’impression que les rêves reflètent nos désirs les plus profonds, nos peurs ou nos plus belles fantaisies. À bien des égards, mes propres rêves repoussent les limites de ce que je peux visualiser dans ma vie éveillée. Parfois, un rêve m’apporte l’inspiration ; d’autres fois, je me rends soudain compte qu’une scène du monde réel semble se superposer à un souvenir tiré d’un rêve passé. J’ai toujours été attirée par le collage en tant que processus créatif, qui me semble remarquablement proche de la logique des rêves. Chaque monde intérieur fonctionne selon sa propre logique, rassemblant des éléments de la réalité pour former de nouvelles formes imaginatives qui finissent par devenir des œuvres d’art.

Pourtant, la question de savoir si je puise véritablement mon inspiration dans mes rêves me semble relever de la philosophie. Car les rêves eux-mêmes sont ancrés dans ma réalité vécue, ou peut-être est-ce le rêve qui, en premier lieu, constitue l’expression ultime de l’inspiration ?

Projet n°3 – Leaves Clinging to My Body After the Typhoon

Pouvez-vous nous parler de trois projets passés qui illustrent le mieux votre univers créatif ?

Le contact avec les communautés locales et les études de terrain régionales ont progressivement orienté ma démarche créative vers une exploration plus large de la diversité humaine, de la spiritualité et de la sensibilité poétique. J’aimerais partager quelques projets qui reflètent ces pratiques artistiques et ces observations :

Projet n°1 – Every grandmother had her own way of making sanitary pads

Projet n° 1 : Livre illustré — THINGS SHE NEVER SAID

Le livre illustré THINGS SHE NEVER SAID revêt une signification extraordinaire à mes yeux. C’était la première fois que je menais à bien un projet à partir d’une recherche de terrain sur place et d’entretiens personnels, et ce projet a également constitué le thème central de mon mémoire de master. Entre 2018 et 2022, j’ai interrogé des femmes âgées de mon village sur leurs expériences liées aux règles. Pour la plupart analphabètes et ayant passé leur jeunesse à travailler dans l’agriculture, elles ont grandi à une époque où, à Taïwan, les règles étaient entourées de tabous et de craintes — un cauchemar dont on ne devait jamais parler ouvertement. Les femmes n’avaient d’autre choix que de fabriquer discrètement leurs propres serviettes hygiéniques, ce qui a donné lieu à une grande variété de techniques artisanales uniques. Au cours de mes recherches, j’ai animé des ateliers au cours desquels j’ai accompagné ces grands-mères pour recréer les serviettes qu’elles utilisaient dans leur jeunesse, dont certaines étaient même fabriquées à partir de chambres à air de vélo. Grâce à ces entretiens collectifs et individuels, j’ai finalement réalisé cet album illustré, qui m’a inspirée à explorer activement les significations profondes qui se cachent derrière les objets du quotidien que nous tenons souvent pour acquis.

Projet n°2 – The Comet and the Birds

Projet n° 2 : Série « Observations villageoises » — Solitude et conséquences

Le déménagement d’une métropole animée vers la campagne a nécessité une adaptation à un tout nouveau mode de vie. La solitude est devenue un thème central — non pas simplement comme un sentiment d’isolement, mais comme un espace dédié à un dialogue intérieur profond. Ce lien avec la terre s’est renforcé en septembre 2025, lorsqu’une grave catastrophe liée à un lac de barrage a frappé la commune voisine de Guangfu. Les habitants ont spontanément saisi des pelles et se sont rendus sur les lieux de la catastrophe pour aider à déblayer la boue, ce qui leur a valu le surnom affectueux de « super-héros à la pelle » ; je me suis joint à eux. Le fait d’endurer un travail physique intense au milieu de cette dévastation m’a poussé à réfléchir profondément à la relation complexe entre l’humanité et la nature.

Projet n°3 – The Secrets of the Seeds

Projet n° 3 : Série « Nature » — Typhons et secrets des graines

M’installer dans un endroit où presque tous les typhons touchent terre m’a appris à coexister avec la nature. Au-delà d’être témoin de la résilience des villageois protégeant leurs maisons, j’ai également trouvé un épanouissement personnel au lendemain de ces tempêtes. Après un typhon, alors que je me promenais dans le village, j’ai eu l’agréable surprise de trouver de grosses graines à la coque épaisse éparpillées sur le sol. Plus tard, j’ai appris que sous leur enveloppe robuste se cachaient en réalité d’innombrables graines délicates, prêtes à s’envoler au gré du vent. Ce contraste saisissant entre une coque robuste et la vitalité légère qu’elle renferme m’a profondément ému au lendemain d’une catastrophe naturelle, me rappelant que tout dans la nature fait preuve d’une résilience infinie.

Affiche de La rentrée des cultures du FICEP par ABWU

ABWU
FICEP – LA RENTRÉE DES CULTURES

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