par Jean Tourette
« Le but final de toute activité plastique est la construction. » En architecture, comme dans la plupart des arts plastiques, l'appréciation d'une oeuvre se fait toujours à la fin. Le plan ou le croquis, les matériaux, la méthode, la technique et les outils n'apparaissent pas au moment du jugement qui statue sur le résultat, sur sa réussite. C'est seulement une fois que la critique a rendu son verdict que l'intérêt se déplace à rebours. L'observateur déconstruit le tout dans une chronologie inversée, découpe, sépare, analyse et isole les parties, pour tenter d'en dégager l'impalpable : l'acte créatif. Il imagine alors la construction en train d'être créée, et voit dans cette dynamique quelque chose qui dépasse l'oeuvre : la manifestation de l'art en action. Alors la citation initiale de Walter Gropius, issue du Manifeste du Bauhaus, ne considérerait pas le but de l'activité plastique dans la chose achevée, mais dans le processus qui y mène.
Le groupe d'artistes/architectes LAb[au] appréhende essentiellement la construction dans son mouvement. Une activité à double entrée suggérée dans ce nom : celle de laboratoire, dont la méthode analytique se concentre sur l'architecture et l'urbanisme [a+u] ; et celle de constructeur, appuyée par le « bau » allemand de « construction ».
Fondé en 1997 et établi à Bruxelles, LAb[au] a emprunté au Bauhaus son caractère interdisciplinaire, mêlant aussi bien les disciplines artistiques avec la technologie, ou les sciences avec l'esthétique. « Cet état de convergences qui a existé autour de l'apogée de l'ère industrielle, nous semblait trouver un écho dans notre époque. Alors que l'Internet décollait et que l'informatique envahissait notre quotidien, cela n'était peut-être qu'hypothétique à ce moment, mais c'est devenu plus que concret, socialement, économiquement et culturellement. La phénoménologie, la théorie des médias, les sciences cognitives ou la cybernétique sont autant d'autres influences qui incorporent toutes une relation à la technologie. »
De ce croisement des disciplines, associé au corpus théorique des sciences et technologies contemporaines, les architectes ont fondé une nouvelle notion : le « Meta-Design ». « Comme le design industriel consistait principalement à concevoir des « produits finis et contenus », la technologie actuelle, et notamment l'interactivité impose de remonter d'un cran, et propose de travailler sur des systèmes de production. » Dans une chaîne classique, la forme définitive d'un objet est programmée dès le départ : une information est entrée dans la machine-outil et la production se déroule en circuit fermé. L'intérêt du Meta-Design est de rompre ce déterminisme en influant sur l'information de production, par l'intégration de données extérieures. Des données qui pourront venir du contexte et qui modifieront l'objet en fonction de ses variations. L'interaction entre l'un et l'autre sera productrice de sens : le contexte influant sur la forme de l'objet, l'objet devient à son tour un informateur du contexte.
"le Meta-Design se base sur des codes empruntés aux théories de la communication et de l'information, sur des concepts d'architecture et sur les méthodologies du design."
Scientifiquement, le Meta-Design se base sur des codes empruntés aux théories de la communication et de l'information, sur des concepts d'architecture et sur les méthodologies du design. L'apport fondamental des technologies donne vie à l'ensemble, tant au niveau de la conception que de la réception des données, usant d'une rigueur technique qui seule rend possible l'interaction.
Preuve par l'exemple, entre autres réalisations. En 2006, le collectif investit la tour Dexia de Bruxelles avec une oeuvre interactive monumentale baptisée Touch. Les 4200 fenêtres sont équipées de LED et transforment la façade en écran géant de 145 mètres ; au sol, une borne tactile permet au passant d'interagir avec la tour, imprimant dans les murs les tracés qu'ils dessinent. L'année suivante, durant la Nuit Blanche, la même tour sert le projet Spectr[a]um : la musique du Balanescu Quartet et de Frank Bretschneider est retranscrite visuellement en pics de couleur, grace au logiciel Silo ; cette fois-ci la source de données n'est plus tactile mais ondulaire. En 2007 toujours, LAB[au] réalise sa première installation cinétique : Framework f5x5x5. Entre art et architecture, 125 cadres lumineux transposent les données environnantes en un jeu de lumières, de sons, de mouvements et de reflets, qui redécoupent l'espace entre plans et volumes. L'année suivante, les architectes conçoivent une installation cybernétique en milieu urbain, basée sur la détection des flux et leur retranscription en principes lumineux, sonores et cynétiques. Binary Waves est constituée d'une série de panneaux verticaux, dont le mouvement est relié à des senseurs infrarouges qui captent les flux infrastructurels urbains, réagissant aux stimuli de la ville et décrivant son battement.
+ d'infos
-LAb[au] : Manuel Abendroth, Jérôme Decock, Els Vermang
-LAb[au] : MetaDeSIGN, monographie publiée aux Presses du réel, 2010
-Exposition en mai de Tessel, installation réalisée et conçue en collaboration avec David Letellier a.k.a. Kangding Ray (Raster-Noton) à la galerie Roger Tator, Lyon.
-Installations dans les festivals Ososphère (Strasbourg), Exit (Paris), Via (Mons/Maubeuge), Némo (Paris) et Interstice (Caen).
-LAb[au] est également à l'origine de la galerie bruxelloise MediaRuimte
« 01tXYZ », focalisée sur l'art numérique et l'usage créatif de la
technologie.
www.lab-au.com
www.mediaruimte.be