par Jean Tourette
« Tirer l'éternel du transitoire. » Lorsque Baudelaire livre au XIXe siècle presque décadent sa définition de la « Modernité », le message s'adresse aux artistes de toutes les chapelles. Celui qu'il décrit dans Le Peintre de la vie moderne n'a pas le seul regard de l'orfèvre ; il sait « dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de poétique dans l'historique ». Et cette « mode » n'est pas seulement la parure lunaire d'une silhouette : c'est le vêtement intégral du temps présent.
Fils de leur temps, Édouard Ropars et Julien Abinal se croisent au début des 00's, dans l'agence de Patrick Berger. Le premier s'en va, s'apprêtant à décoller pour Rome et rejoindre quelques temps la Villa Médicis ; le second y prend place pour suivre plusieurs grands projets, notamment la piscine de Belleville et la Maroquinerie des Ardennes pour Hermès. À son retour à Paris, Édouard Ropars s'installe dans un atelier rue Laumain, dans le 8e, qu'il partage avec l'artiste et photographe Natacha Lesueur. Julien Abinal les rejoint en 2006, année qui marque leurs premiers projets communs. Deux ans plus tard, ils constituent leur propre agence d'architectes et installent leurs bureaux... de l'autre côté de la rue. Cette proximité délibérée avec l'atelier d'artistes favorise les rencontres avec le monde de l'art et de la mode, tout en nourrissant leur posture architecturale en matière de croisements disciplinaires. Le dialogue entre art et architecture s'engage naturellement. Et quand Édouard Ropars présente à la Villa Médicis des maquette en bétons conçues pour un quartier sud de Rome, criblées de balles réelles, cette tension amoureuse d'un medium à l'autre devient édifiante.
Influencé par la photographie, leur travail accorde une place essentielle à la représentation et la remise en cause des codes actuels de l'image d'architecture. « En travaillant avec des photographes de mode comme Philippe Jarrigeon ou Milo Keller, nous n'avons jamais cessé de questionner la nature de l'image d'architecture. » Une recherche expérimentale qui a pu se manifester très diversement : en se mettant en scène, devant une maquette ; en photographiant des étudiants, devant une affiche de projet de concours ; et « plus radicalement » en se déguisant en personnages de fiction ou en posant grimés en Régine, leur cliente en 2008 pour la création d'un bar dans son club mythique de la rue Ponthieux.
L'image, la photo, la mise en scène : la mode. Depuis les premières armes de Julien Abinal aux services d'Hermès, à la participation scénographique d'Édouard Ropars pour la présentation de la collection de Haute Joaillerie de Dior par Victoire de Castellane, les deux architectes tissent leur fil dans l'univers de l'élégance. Karine Arabian les sollicite, pour la conception de l'identité visuelle de ses futurs points de vente ; Franc' Pairon (directrice du département création de l'Institut Français de la Mode) leur commande la scénographie de 10 ans de création à l'IFM, au Salon Première Classe des Tuileries ; au printemps 2010, le Salon de la Mode de Hyères consacre une exposition signée « Philippe Jarrigeon et Édouard Ropars architecte » : Maisons de couture.
« Si la mode nous intéresse autant, c'est qu'elle est tout à la fois l'exacte opposée de l'architecture dans la réalité de sa pratique et sa soeur jumelle dans sa capacité à donner forme au contemporain ».
Ancrés dans la Modernité, avec tout ce que la notion contient de baudelairien, les architectes questionnent l'esprit du présent, interroge l'histoire de chaque situation pour en extraire les liens qui associent un hic et nunc transitoire à la profondeur d'un passé toujours latent. Lorsqu'ils s'intéressent au design, il bannissent l'acception qui consiste à ne retenir que la forme finie, « sans aspérité et sans histoire ». Seul le processus de fabrication, son caractère et ses contraintes matérielles, associés au geste qui conçoit, dessine et construit, donne à la discipline ses lettres et son sens. Rien ne vient de rien.
Chacun de leur projet prend place dans une histoire, celle d'un lieu ou celle de l'architecture tout entière, et le récit qui s'en extrait donne la direction des opérations. Boulevard de la Chapelle à Paris, les architectes revisitent actuellement les immeubles à gradins d'Henri Sauvage, prolongeant la construction debut XIXe en créant de longues jardinières individuelles ; à Alger, ils s'emparent de l'imaginaire des « hangars décorés » de Las Vegas, théorisés par Robert Venturi à la fin des 60's, pour concevoir l'esthétique d'un complexe de loisir comme une superposition de lingots d'or. Ce qui compte c'est la vitalité ; vitalité orientée vers un usage réel et contemporain de l'architecture.
« Cela ne nous semble en aucun cas contradictoire de citer un architecte néoclassique allemand du début du XIXe siècle (Karl Friedrich Schinkel) et d'être transportés par un défilé d'Alexandre Vauthier ; de revenir sans cesse à la photographie d'architecture américaine des années soixante (Hedrich Blessing et Ezra Stoller entre autres), et de participer à des mises en scènes surréalistes de jeunes photographes de mode ; de participer activement au côté de l'agence Berger-Anziutti au plus complexe des projets parisiens actuels (le réaménagement du Pôle d'échanges aux Halles) et de concevoir un bar pour Régine à partir d'un petit miroir aperçu dans la salle de bains de « mademoiselle » ; d'enseigner le projet dans un Master intitulé « Art, Architecture et Philosophie » dans la plus grande école d'architecture de France et de poser avec une perruque rouge pour la couverture d'un magazine branché. »
Derrière l'apparence contradictoire de la posture d'Édouard Ropars et Julien Abinal, règne ce dialogue artistique qui se départit sans combattre des frontières esthétiques. Et tandis que l'un participe activement à la revue d'art et de mode Dorade, l'autre figure parmi les lauréats 2009-2010 des Nouveaux albums des jeunes architectes et paysagistes. « Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence... »
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www.abinalandropars.com