À l'occasion de la sortie de leur grand album, Le Royaume, paru chez l'Association, rencontre médiévale avec le jeune binôme de la bande dessinée française. Histoire de mieux cerner les contours de leur espace de création, vers l'infini et au-delà.
Les Caves Saint Sabin, «%u2009exceptionnelles caves du XVIIe siècle%u2009» situées en plein coeur de Paris, se trouvaient être le lieu rêvé pour rencontrer Florent Ruppert et Jérôme Mulot, tous deux habillés en chevalier pour l'occasion. Le duo, tel que l'on peut le savourer aujourd'hui, est né d'une semaine de travail intensif qu'ils s'étaient conjointement imposé lors de vacances de la Toussaint, alors encore étudiants à l'École Nationale Supérieure d'Art de Dijon. Paradoxalement, c'est lors des phases de dessins récréatifs (le but étant de ne jamais s'arrêter de dessiner) qu'ils vont mettre au point leur méthode de travail et leur style significatif.
Mais qu'est-il advenu des «%u2009vrais%u2009» travaux issus de cette semaine de noce ?
Florent Ruppert, coiffé d'un grand heaume au sommet tronconique : «%u2009Le reste des travaux est resté à l'état de larve, et gonfle des cartons je ne sais où. Pour ma part, je ne peux pas les regarder sans éprouver d'atroces souffrances. C'est une sensation très répandue chez les dessinateurs qui équivaut à l'effroi qu'éprouve le chat quand on le prend par la peau de la nuque et qu'on lui colle le nez sur un fauteuil plein de sa propre urine.%u2009»
Jérôme Mulot, avec un simple casque Viking à lunettes du Xe siècle :«%u2009Moi, les cartons sont dans mon grenier, chez ma mère.%u2009»
Pour qualifier leur langage graphique, on peut évoquer la ligne claire (à la Tintin) à laquelle Ruppert et Mulot rajoutent parfois le qualificatif de «%u2009fragile%u2009» (proche d'un Sempé). Leur méthode de travail se base sur un partage permanent. Liés intimement dans leur processus créatif, ils dessinent en même temps et construisent leurs scénarios systématiquement ensemble. Les deux protagonistes profitent de leur dialogue graphique permanent pour produire une BD ancrée dans le monde réel et transposée dans des réalités parallèles. D'où ma question sur leurs relations réciproques à leur double dessiné.
JM : «%u2009Je dirais qu'on utilise ces personnages pour communiquer entre nous, je crois qu'on peut dire que souvent les situations, les rapports de force ou les modes de communication de nos personnages sont le miroir de ce que nous vivons nous-mêmes sur le plan personnel et évidement à une autre échelle. Mais oui, tout à fait%u2009».
Mais la spécificité de leurs albums réside avant tout dans la volonté permanente de tester de nouveaux modes de narration et de faire voler en éclat l'utilisation classique de l'espace à l'intérieur de la bande dessinée. Amoureux de l'art en général et de la création contemporaine en particulier, ils sont venus à la BD par opportunisme. Ce média leur permettant de pousser au plus haut point leurs expérimentations à moindre frais. C'est sûrement ce qui a tapé dans l'oeil averti de Killofer (cofondateur de l'Association) en 2005, puis qui leur a valu le prix «%u2009Révélation%u2009» à Angoulême en 2007, et qui leur confère aujourd'hui un statut particulier dans le monde de l'art et de la bande dessinée «%u2009indépendante%u2009». Quand on leur pose la question complexe de savoir s'ils conçoivent leurs albums comme une scène de théâtre, en poussant très loin l'expérimentation narrative et spatiale, ils répondent en toute honnêteté :
JM : C'est drôle, mais j'étais malade à cause de la grippe l'autre jour et je regardais X-Men%u2009: j'ai remarqué que Magneto, le personnage du méchant un peu, joue aussi Gandalf dans Le Seigneur des anneaux. Comme quoi, on peut tout-à-fait jouer un méchant dans un film et un gentil dans un autre.
FR : Magneto n'est pas tout-à-fait un méchant dans X-Men.
JM : Nan, mais il a pas le même look, je veux dire. Comme s'il était devenu sage avec ses grands cheveux blancs et sa grosse barbe.
FR : Et alors ?
JM : Et alors tu trouves pas que c'est intéressant quand même ?
FR : Non. En plus je parie que Le Seigneur des anneaux a été tourné avant X-Men.
JM : Mais pas du tout, attends je regarde sur Wikipedia.
Leur dernier album, Le Royaume, fait cohabiter différentes scènes de vie après la mort, avec finesse, intelligence et absurdité de circonstance. Une visite enthousiasmante d'un au-delà qui prend racine dans la réalité, pour mieux la détourner.
Dans la cave, il ne reste maintenant plus que nous trois et un homme ayant pour seul attribut un baudrier de cuir rouge auquel est attaché son épée. Une dernière question avant de partir en croisade : quelle serait pour vous la plus belle mort en tant qu'auteurs de BD ?
JM : Une belle mort pourrait être une crise cardiaque pendant la remise des prix du festival d'Angoulême, quand on sera présidents du jury à 80 ans. Mais du coup, comme on est deux, deux crises cardiaques en même temps... Ça ferait bizarre. Ça pourrait éveiller les soupçons, ce qui rendrait la mort plus douteuse que romanesque, donc non c'est une mauvaise idée...
FR : Peut-être qu'on pourrait organiser une mort en sautant en parachute et en n'ouvrant pas les parachutes, et en se tenant par les mains et en se regardant dans les yeux jusqu'au dernier instant. Je plaisante, ne mettez pas cela dans l'interview.
À SUIVRE...
- Le championnat de bras de fer des meilleurs auteurs de BD française. La finale sera mise en ligne pendant le festival d'Angoulême.
- Un blog BD nourri de trois dessins hebdomadaires où les internautes pourront faire des commentaires dessinés.
- Un autre grand projet de site de «%u2009rencontres un peu comme Meetic mais pour personnages de bande dessinée, mais c'est trop tôt pour en parler ».
www.succursale.org
Le Royaume
Ruppert & Mulot
édité par L'Association
Sorti en Janvier 2010
Format : 41 x 58 cm
24 pages / 9,50 euros
www.succursale.org