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Illustration La Ballade du Vieux Marin, by Cathy Hargreaves
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La Ballade du Vieux Marin, by Cathy Hargreaves

par Jean Tourette

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La Balade du Vieux Marin est ce soir à l'affiche du Théâtre de la Croix-Rousse (Lyon 4e), jusqu'au 21/01. Rencontre 5 jours plus tôt avec son metteur en scène : Cathy Hargreaves.


Pourquoi avoir décidé de monter La Balade du Vieux Marin, poème écrit par Coleridge à la fin du XVIIIe ?

La première raison, c'est que les Romantiques anglais m'intéressent aujourd'hui. C'est le début du Romantisme qui m'intéresse précisément : quand des jeunes autour de vingt ans se sont mis tout à coup à marcher ensemble pour chercher à reconstruire le monde. Il y a là quelque chose qui me touche. Cette envie de se confronter à la réalité pour essayer de la comprendre, pas de théoriser dessus, mais d'aller marcher dans la nature, d'aller dans les pubs et voir la vie telle qu'elle est ; une espèce d'idéalisme à vouloir chercher les choses ensemble et pas tout seul. Pour moi c'est ça le mouvement Romantique à la base.

La seconde raison, c'est un spectacle que j'ai vu il y a dix ans : The Waste Land de T.S. Eliot. C'était un groupement de poèmes, mis en scène par Deborah Warner et joué par Fiona Shaw. Ca a été un véritable choc. Et Fiona Shaw disait à l'époque : « s'il y a un autre poème que je travaillerait, ce serait La Balade du Vieux Marin. Alors je me suis intéressée à ce texte, j'ai étudié le poème, et j'y ai trouvé quelque chose de fantastique. Honnêtement, la première fois que je l'ai lu, il m'est un peu tombé des mains. Parce qu'il est très complexe. Et puis j'y revenais, je faisais des recherches dessus et je me rendais progressivement compte qu'il avait inspiré énormément de gens. Alors j'ai cherché un peu plus du côté de Coleridge. Et j'ai eu un coup de foudre pour l'homme.


Qu'est-ce qui vous a tant séduite chez Coleridge ?

Ce qui m'a plu surtout chez lui, c'est qu'il a été un précurseur pour beaucoup de monde, alors qu'à l'exception de Kubla-Khan, de La Balade et de quelques poèmes, il n'a rien produit. Il n'a pas arrêté de commencer, de tenter des choses et d'inspirer les autres, sans arriver au bout de ces projets. Cette faillibilité m'a ému.


Cathy Hargreaves, vous êtes à la fois Française et Anglaise. Quelles incidences cela a eu sur la traduction du texte original ? Vous l'avez traduit vous-même ?

Non. Sabryna Pierre a traduit le texte et j'ai participé à son travail. Sabryna est une jeune auteur contemporaine avec laquelle je travaille beaucoup. Mais évidemment j'ai surtout travaillé au début avec le texte original, en anglais.


Ce travail a commencé quand ?

J'ai commencé à me familiariser avec le texte il y a dix ans. Mais j'ai réellement débuté le travail théâtral en janvier, en me disant que plus je travaillerai dessus, plus je toucherai la profondeur du texte. Et en effet, plus je travaille dessus et plus je me rends compte que c'est profond, que c'est sans fin. Et c'est très perturbant car ce n'est pas un texte très long.

Alors certes c'est un texte à connotation très chrétienne, mais ce n'est pas ce que je lui trouve de profond. Et on s'en débarrasse assez bien quand on regarde du côté de Spinoza. Mais comme c'est l'histoire d'une quête, d'un voyage initiatique, comme dans toutes quêtes il n'y a pas de fin. Et la question fondamentale qui se pose est : est-ce que le voyage initiatique est un thème à aborder au théâtre ? Question à laquelle je ne peux pas répondre positivement pour le moment.


Pourtant le théâtre à l'origine était bien le lieu par lequel le spectateur pouvait apprendre des choses sur lui-même, faire en quelque sorte ce voyage initiatique ?

Pour l'individu oui. Mais je pense aujourd'hui qu'on est à un temps où le théâtre raconte au public des histoires. Il en est tellement abreuvé que c'est la nécessité de vivre le voyage initiatique qui est la plus importante. Car on ne sait plus regarder. Et vivre un voyage initiatique dans une salle avec 400 spectateurs, est-ce que c'est possible ? C'est une question de révélation individuelle. Mais à plusieurs ? Par exemple il y a eu le film Des Hommes et des dieux, qui est un très beau film. Les gens se sont exclamés : « Ah, on a enfin accès à la spiritualité avec le cinéma ! » Mais de quoi parle-t-on ? Ce n'est pas en 2h30, même si le film est long, qu'on peut avoir accès à toutes les problématiques de ces moines. Les gens auront tout oublié dans un mois ! Comme le Indignez-vous !, tu peux le lire et dire « Oui, faut s'indigner ! ». Tu peux l'avoir senti, c'est important et je ne le nie pas, mais tant que cette indignation ne viendra pas de toi et de ton expérience propre, ça ne servira à rien.

Alors quel est l'intérêt de raconter La Balade du Vieux Marin, l'histoire de quelqu'un qui souffre pour arriver à une révélation, dans un théâtre aujourd'hui ? C'est une vraie question. Moi ce qui m'a intéressée, c'est de partir avec des comédiens pour savoir s'il est possible de vivre ce voyage, cette aventure romantique, dans le sens où je l'exprimais au départ : essayer de chercher quelque chose ensemble, au sein d'un théâtre. C'est très effrayant.


Qu'est-ce qui est effrayant ?

C'est la façon dont j'aborde ce travail. D'habitude j'aborde le théâtre de manière très divertissante et là Le Vieux Marin me parle. C'est cette histoire très sombre qui me conduit à tous ces questionnements, qui sont sans fin. Et comme ils sont fin ils me mènent à la problématique de leur nécessité au théâtre, qui lui est le lieu de l'action.


Justement, côté mise en scène, comment adaptez-vous ce poème au théâtre ?

On a d'abord voulu vivre l'expérience du Vieux Marin. Concrètement : le Vieux Marin a tué un albatros et l'enfer lui est tombé dessus. Alors on voulu savoir ce que ça voulait dire de tuer un albatros, quelle transgression cela implique. Et on a cherché à transgresser, au sein du théâtre, des choses qui nous semblaient courantes, pour voir où cela nous mènerait. Essentiellement : comment peut-on détruire quelque chose pour mieux le retrouver ?

Alors je sais que je ne trouverai pas la réponse en une fois. C'est pourquoi on a décidé de faire trois spectacles. On prends des risques... on est à 5 jours de la première et je ne sais toujours pas à quoi va ressembler le spectacle ! Je prends donc le risque de poser une question et que la réponse n'arrive pas cette fois-ci. Et se projeter dans trois spectacles influe sur la façon de travailler : c'est déjà une forme de transgression par rapport à la production de spectacles habituelle. La version qu'on va donner ne sera pas ma version définitive du Vieux Marin.

Après, sur scène, ça donne quelque chose de très physique. Ce qui peut sembler étonnant pour un poème. Mais tu mets six garçons sur un plateau, tu leur parles de transgression, du meurtre d'un albatros et tu leur demandes pourquoi est-ce que tu le tues... La réponse devient physique et instinctive.


Pourquoi le Vieux Marin tue l'albatros, alors ?

Pour moi, il tue l'albatros pour avoir accès à quelque chose d'autre. Mais ça ne passe pas par la tête. C'est plus fort que lui : il sait que c'est un acte mauvais, qu'un marin ne doit jamais tuer un albatros, c'est la règle suprême. Mais il le fait quand même. Une pulsion lui dit en quelque sorte : « il faut que je sois maître de mon monde ». C'est la volonté de puissance, un sentiment très nietzschéen. Le problème avec le Vieux Marin, c'est qu'il n'est pas nietzschéen ! Il tombe ensuite dans le rêve, imagine les morts-vivants, semble regretter tout ça et erre de port en port.


Le Vieux Marin, c'est l'histoire de quelqu'un qui erre. Il ne sait pas où il va, il ne sait pas où il est, il n'a aucun contrôle. Et c'est lui qui s'est mis dans cette situation. Finalement, je pense qu'on raconte toujours la même histoire : la fin du monde. Et ce n'est pas la fin qu'il faut raconter, mais ce qu'il y a avant : l'attente.


Propos recueillis le 12/01 au Rocambole (Lyon 5e)

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