J'aurais voulu être mais j'aurais aussi voulu dire, voulu faire; voulu écouter plus attentivement. J'aurais voulu être égyptien et faire tomber la tête du raïs. J'aurais voulu être égyptien ; phrase au conditionnel passé, première personne du singulier, prononcée debout en détachant chaque syllabe des larmes dans les yeux. Jean-Louis Martinelli, directeur du Théâtre des Amandiers à Nanterre creuse à l'intérieur du roman Chicago d'Alaa El Aswany, fils spirituel de Naguib Mahfouz, et rend ainsi hommage à la récente révolution égyptienne dans une pièce de théâtre laboratoire des gestes, du "dire", de l'espace et du jeu de l'acteur.
À Nanterre, j'ai voulu et j'ai pu rentrer aux Amandiers avec un ami cher. Boire un verre. Manger un croque monsieur. M'asseoir face à un plateau de théâtre ayant des airs de salle de travail de comédiens. Attendre puis enfin regarder neuf personnes monter sur scène pour conter un roman ou plutôt pour travailler de la "matière texte". Ce texte en question est une fiction et elle porte à l'origine le nom de la plus grande ville du Middle West, fantôme du feu rêve américain. Dans ce roman, Cheïma' Muhammedi, jeune étudiante en médecine de Tanta, ville située dans le delta du Nil débarque à l'université de Chicago. Pour Martinelli, Cheïma se transforme en Nagui, interprété par Mounir Margoum. La trame reste, mais elle s'hybride et prend corps dans ceux de comédiens qui font bien plus qu'interpréter un roman.
Comment dire de quelle façon cette pièce m'a profondément touché? Exercice complexe. J'ai un peu connu l'Égypte en essayant d'y trouver des pièces de son identité. Ça sentait souvent fort la névrose, l'angoisse, les blessures douloureuses. Mais ça sentait tout aussi fort le partage, l'envie de l'autre et de rencontres, l'absence et la force de faire face au destin d'un pays qu'on appelle "La mère du Monde". Aux Amandiers, les acteurs montent sur scène puis s'installent doucement pour mettre en place l'espace dans lequel ils vont "dire" ce texte, analyse de l'exil d'un jeune égyptien qui n'a rien perdu de ses aspirations humanistes et se bat de toutes ses forces face à un machine à aliéner des citoyens en leur laissant seulement l'amour de leur patrie.
Pendant trois heures, on assiste à une sorte de voyage qui traverse les chants populaires arabes, de Fairouz à Oum Kalthoum en passant par le Calling you de Jevetta Steele, BO du film Bagdad Café de Percy Adlon. Pendant 180 minutes, neuf personnes donnent corps au texte d'Alaa El Aswany avec force, ironie, tendresse et rage de s'arracher aux conditions imposées par un régime autoritaire dévasté par la corruption et les espoirs passés du panarabisme. Pendant tout ce temps également, un système se dévoile. Système politique et répressif, celui du régime Moubarak, mais aussi système de lieux, de corps étranglés par la structure culturelle et sociale égyptienne si bien décrite par El Aswany dans L'immeuble Yacoubian, livre qui a fait découvrir son écriture au Monde.
Jean-Louis Martinelli dit à propos de cette création qu'il se devait de "se détacher, garder la juste distance afin qu'advienne l'élégance de cette subtile esthétique du survol ironique qui peut, seule, nous préserver de l'enlisement dramatique, du lyrisme d'une théâtralité affectée". La distance est effectivement juste. Espérons que le chant, le jeu, les corps en mouvement de ces acteurs puissent devenir l'hymne de notre révolution comme déclare Pascal Bély à propos du magnifique Yahia Yaïch - Amnesia des Tunisiens Jalila Baccar et Fadel Jaïbi:
"celle de la pensée qui verrait dans tout progrès démocratique, une avancée économique, culturelle, sociale et politique".
Frantz Fanon (dont nous célébrons cette année le cinquantenaire de sa mort) disait dans Peau noire et masques blancs : « Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ».
J'aurais voulu être égyptien interroge. Fait-il de nous des "hommes" qui interrogent? Je ne sais pas. Mais il me semble qu'il nous donne envie de conjuguer ce titre au présent et à la première personne du pluriel pour qu'enfin nous aussi soyons fiers de dire "nous voulons être français" et faire tomber notre régime autoritaire au relents colonialistes et racistes.
J'aurais voulu être égyptien
du 16 au 30 septembre 2011, du 1er au 21 octobre 2011
à 20h30 , sauf le dimanche à 15h30
Texte : Alaa El Aswany
Adaptation et Mise en scène : Jean-Louis Martinelli