Faisant suite à l'interview du directeur de Nuits Sonores présente dans Kiblind n°40, voici
sa retranscription en version longue, avec le son et le texte.
Kiblind : 10 ANS POUR UN FESTIVAL, C'EST UNE FIN DE CYCLE OU UN TREMPLIN ?
Vincent Carry : Ce n'est pas la fin d'un cycle. Nuits Sonores s'est surtout construit sur des cycles de 3 ans : les trois premières années se sont conclues sur le légendaire set de Laurent Garnier aux Salins du Midi en 2005 ; les trois dernières au Marché Gare ont été marquées par une explosion en terme de fréquentation et de diffusion internationale du festival. Aujourd'hui, c'est plutôt l'heure d'un bilan : le bilan du festival, d'une part, et un bilan personnel d'autre part, puisqu'on a quand même consacré dix ans de nos vies à ce projet. J'avais 30 ans à l'époque, j'en ai 40 maintenant, ça change pas mal de données. Ce qui n'a pas changé, c'est qu'on est toujours heureux de le faire. Et je suis plus heureux de faire ça que n'importe quoi d'autres. C'est tellement rare aujourd'hui de se sentir bien dans le projet professionnel qu'on mène que c'est une chance extraordinaire. Même si un festival est une chose excessivement fragile, c'est une chose extrêmement stimulante qui se renouvèle chaque année. On réinvente un monde de A à Z : les lieux, le contenu, les rythmes, l'intelligence du projet, etc. Et chaque année le processus se reproduit : on accumule énormément de réflexions, d'idées, de noms, d'images, jusqu'à ce qu'il y ait une cristallisation autour d'un objet, qui est l'édition à venir.
Itw Vincent Carry Pt.1 by Kiblind
K : QUELS ONT ÉTÉ VOS MODÈLES POUR CONSTRUIRE NUITS SONORES ?
VC : Il y en a eu deux : on a toujours dit qu'on était l'enfant bizarroïde de Sonar et des Trans Musicales de Rennes. À l'origine, Nuits Sonores était un projet d'émanation de culture électronique, même s'il a évolué davantage vers un festival de cultures innovantes et indépendantes que de culture électronique stricto sensu. Si l'esthétique électronique en tant que telle est toujours très présente dans le festival, elle fait moins sens aujourd'hui en tant que « révolution culturelle ». On n'est pas exclusivement un festival de musique électronique, mais de musique et de création innovante au sens large : on s'intéresse aussi bien aux domaines de l'architecture, de l'urbanisme, de la création visuelle, du graphisme, etc. Et on veut que cet événement soit multidisciplinaire, multimédia, avec une place évidemment privilégiée pour la musique.
À l'époque où on revendiquait fortement cette culture électronique, Sonar était un modèle évident parce que c'était le festival de référence absolu en Europe (et c'est encore un festival de référence aujourd'hui, même s'il a beaucoup évolué lui aussi). Les Trans était également un modèle pour le côté urbain, quand le festival se passait encore entre les lieux du centre ville. C'est la première fois que je me suis retrouvé dans un festival en pleine ville, qui était déambulatoire et effervescent (pour reprendre des mots que j'ai souvent utilisés pour parler de Nuits Sonores) et je trouvais super de trouver ce moment de convivialité qu'est un festival, en passant d'un bar à une salle de concert, d'une friche à un lieu complètement atypique du centre, etc. On avait vraiment ces deux références solidement chevillées à l'esprit quand on a écrit le scénario de Nuits Sonores. Il a peu varié ensuite. On a pas été conservateurs avec les contenus et les programmes, mais la rythmique n'a pas bougé.
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K : POSITIONNER LE FESTIVAL DANS LA VILLE S'EST IMPOSÉ COMME UNE ÉVIDENCE ?
VC : Oui, c'était plus que central dans l'écriture du projet. On préférait ne pas faire le festival plutôt que de le faire dans un parc d'exposition tel qu'Eurexpo, en périphérie de Lyon. Cette exigence a toujours été maintenue. C'était même plus important que le contenu en quelque sorte : c'est le concept de Nuits Sonores.
« Nuits Sonores n'est pas exclusivement un festival de musique électronique, mais de musique et de création innovante au sens large. »
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K : COMMENT SE CONSTRUIT LA PROGRAMMATION DE NUITS SONORES ?
VC : Deux éléments sont importants, qui peuvent être très contradictoires. D'abord, on doit être très ouverts et très interactifs avec un maximum de gens. On a un réseau hyper large, local, national et international, avec lequel on entretient un dialogue permanent : c'est l'équipe artistique de la Gaité Lyrique et celle du Transbordeur, c'est aussi des programmateurs au niveau local et au niveau des festivals, qu'on côtoie régulièrement avec le labo européen des festivals. On n'a pas de limite à cette notion de dialogue artistique, de prospection, d'innovation, pour capter l'air du temps au sens positif du terme : que font les artistes de notre époque ? Ensuite il faut digérer tout ça et avoir une direction artistique très forte, qui assume sa position sans se reposer sur qui que ce soit. Cette direction artistique est assumée par quatre personnes : Pierre-Marie OullIon, José Lagarellos, Violaine Didier et moi-même.
« Notre objectif n'est pas de faire le plus gros festival mais le meilleur. »
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K : ÇA N'EST PAS TROP DIFFICILE DE SE SITUER ENTRE LA DEMANDE DE L'AIRE DU TEMPS ET L'EXIGENCE D'UNE VÉRITABLE DIRECTION ARTISTIQUE ?
VC : La question de répondre à la demande se se pose jamais, car notre objectif n'est pas de faire le plus gros festival mais le meilleur. Les festivals qui sont dans une course à la taille le font souvent aux dépens de la qualité artistique. Deux choses nous permettent d'éviter ça. Premièrement, on n'a pas de jauge gigantesque concentrée sur un seul site, et même si la fréquentation a atteint 80 000 personnes, la structure du festival fait que les gens déambulent entre plusieurs points de la ville selon différents rythmes. Deuxièmement, on a la chance énorme d'avoir un public qui aujourd'hui nous fait confiance. Et même si une partie de ce public a un regard très technique et très pointu sur la programmation, une autre vient à l'aveugle. En clair, le curseur se situe là... Et on ne programmera pas un artiste si on ne le trouve pas élégant, aussi bien en termes artistiques qu'humains.
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K : UNE PETITE SURPRISE POUR CE 10E ANNIVERSAIRE ?
VC : Pour la 10e édition, la ville invitée à qui l'on donne habituellement une carte blanche sera Lyon. C'est une chose à laquelle je pensais depuis longtemps, car c'est une politesse que l'on doit à la ville et au territoire qui nous ont permis de développer ce projet. C'est aussi une quantité d'histoires, d'amitiés et de partage avec des artistes d'ici que nous programmerons pour cette édition. On a également le projet d'éditer un cahier qui accompagnera cette carte blanche, ainsi qu'une double compilation. Le livre des dix ans de Nuits Sonores ne sortira quant à lui qu'à l'automne, accompagné d'un documentaire de 52 min., car on tenait à ce que cette dixième édition anniversaire soit intégrée à l'histoire de la décennie relatée sur ces deux supports.
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10e édition de Nuits Sonores
16 au 20 mai 2012