A l'occasion de la venue de la nouvelle mouture de Soulfly au Trabendo le 1er octobre, Max Cavalera nous a reçu sur les gros canapés rouges de son tour-bus au sortir de la sieste. Alors on met de côté l'adolescent qui sommeille en nous et on discute comme un grand garçon avec une légende.
Kiblind : Question traditionnelle : comment présenterais-tu Soulfly et Max Cavalera à ceux qui ne vous connaissent pas ?
Max Cavalera : Soulfly est un groupe de Metal formé en 1997. Notre premier album est sorti en 1998 [album éponyme, ndlr]. Ce sont différents types de Metal, je pense que c'est une musique expérimentale : nous mixons beaucoup de World Music, enregistrées dans différents pays, qui sont très énergiques. Soulfly penche vraiment du côté de l'énergie et de la spiritualité. Il y a un côté spirituel chez Soulfly. Je crois que c'est la meilleure façon de nous décrire.
K : Enslaved est le huitième album de Soulfly, sorti il y a environ six mois. Quel sont les thématiques principales de cet album ?
MC : L'esclavage. Presque toutes les chansons de cet album traitent de l'esclavage, c'est pour ça qu'il s'appelle ainsi. J'étais vraiment excité de faire un album à ce sujet. Je crois que l'esclavage est un sujet très lourd, qui se marie bien avec le Metal - très puissant, très agressif. J'ai été capable d'en tirer des chansons très fortes comme « Gladiator », « Legions », « Chains », « Resistance », « World Scum »... C'était un très bon sujet.
K : Justement, as-tu déjà pu témoigner de l'esclavage durant toutes tes tournées, tous tes voyages autour du monde, ou est-ce un sujet qui t'est venu comme ça ?
MC : Ce n'est pas vraiment comme si j'en avais vu de mes propres yeux en tournée, car tu vis dans un monde de Rock : tu voyages, tu joues, tu rencontres des fans; tu n'es pas vraiment exposé à l'esclavage. L'esclavage dont je parle dans cet album est ancien, celui qui date de plusieurs siècles; et puis il y a l'esclavage moderne, actuel - comme ces usines au Mexique ou dans le Sud-Est asiatique. Ce sont des choses dont tu es au courant. Mais pas dans le monde du Metal, qui est, je crois, un mouvement plutôt libre.
K : Quel fut l'accueil réservé par le public à cet album ?
MC : Je crois que les gens ont aimé. C'est l'album le plus lourd de l'histoire de Soulfly, le plus extrême, à la frontière avec le Death Metal par moments. Je crois qu'ils ont été surpris. Après huit albums, ils ne s'attendaient pas à ce que l'on sorte un album aussi lourd. Je pense que c'était bien. Le premier single était « World Scum » - probablement l'une des chansons les plus lourdes que je n'ai jamais composé, avec une vidéo sur laquelle nous n'apparaissons pas, qui est très cool car elle ressemble à un film. Si j'en crois les retours des fans, ils aiment vraiment cet album.
K : Pour cet album, on note l'arrivée de Tony Campos et David Kinkade. Qu'ont-ils amené à Soulfly ?
MC : Tony a apporté son expérience. C'est un super bassiste. Il a joué dans de supers groupes comme Ministry, Possessed, Prong, Asesino... C'est un super musicien, très énergique. Il met le feu à la scène et nos concerts sont meilleurs.
Quand à David, il vient de la scène Death Metal et Black Metal, avec un jeu à la batterie très cool, plus extrême, beaucoup de double-pédales. J'explore réellement. Je voulais m'appuyer sur Dave pour de nombreuses parties de cet album et j'ai vraiment aimé ce qu'il a fait. Il est bon, et peut aussi jouer de vieux morceaux. C'est parfait !
K : Leur venue s'inscrit dans une politique propre à Soulfly : de nombreux changements dans le line-up et de nombreuses collaborations. Pourquoi une telle pratique ?
MC : C'est juste la façon dont Soulfly fut créé : être différent. Dès l'origine, ce n'était pas supposé être un groupe standard. C'est ce que j'aime chez Soulfly ! C'est ce qui le garde cool, ce qui le garde différent, jamais le même, toujours changeant, évoluant constamment.
Pour les apparitions sur nos albums : j'ai toujours aimé jouer avec d'autres musiciens - certains que j'aime depuis toujours. Dès le début avec Sepultura, nous avions des invités et nous n'avons jamais arrêté. J'aime cette tradition, ce partage de la musique avec des musiciens que j'apprécie.
K : L'exception la plus notable à cette politique, c'est Marc [Rizzo], présent depuis Prophecy [2004] et qui est également membre de Cavalera Conspiracy [groupe de Max et son frère Igor à la batterie, douze ans après leur séparation quand le premier quitta Sepultura] : quel genre de relation avez-vous ? Est-il le guitariste que tu cherchais depuis longtemps ?
MC : Ouais ! Marc est vraiment bon. Je voulais jouer avec un type comme lui depuis longtemps, parce que j'avais une relation particulière avec Andreas [Kisser] dans Sepultura : c'était un super bon guitariste et je pouvais en faire plein de choses. Je n'avais jamais eu ça avec Soulfly, et ce groupe a eu beaucoup de guitaristes - tous très bons - mais ça n'était jamais comme avant. Puis Marc est arrivé, et j'ai vu tout son potentiel, c'était super. Je me suis dit : « ça va être de la tuerie si je peux garder ce mec, ça serait vraiment cool ». Donc j'ai fait une sorte de partenariat avec Marc : « Max & Marc », ça fonctionne comme une équipe. Alors je l'ai pris avec moi pour en faire une pièce essentielle de Cavalera Conspiracy. Il est bon, c'est un mec super et un guitariste extraordinaire, très bon sur scène. J'aime jouer avec lui. Ensemble nous sommes de plus en plus forts et c'est un type génial.
K : Tu as déclaré que 3 [2002] était le plus mauvais album de Soulfly. Pourquoi ?
MC : En fait, plein de gens m'ont demandé quel était l'album le plus faible de Soulfly... Et je pense que 3 était un peu plus faible que les autres parce que je n'aimais pas du tout la pochette de l'album et je détestais le titre - c'était un titre de feignasse, pas très inspiré - tu peux faire mieux, avoir un message bien plus inspiré que ça. Je ne sais pas pourquoi... Le titre original devait être Down Throat, qui était bien meilleur - j'aurai du garder le nom original. Mais pour certaines raisons, j'ai changé et opté pour Soulfly 3. De tous, c'est le moins bon, mais ça reste un album correct malgré tout, il a de bonnes chansons comme « Seek n' Strike », « L.O.T.M. », « Brazil », « Enterfaith »... Mais dans l'ensemble, si tu dois me demander, alors je te dirai que c'est le moins inspiré de tous.
K : Et à l'inverse, quel est le meilleur ?
MC : Ouh, c'est dur là !
K : Ou alors est-ce le prochain ? Le prochain album est toujours le meilleur...
MC : [rires] Oui, j'espère ! Tu dois toujours avoir ça en tête pour pouvoir continuer [rires]. Mais il y en a trois que j'aime vraiment : Soulfly, Prophecy et Enslaved. J'aime énormément ces trois là.
K : Pour moi, il y a une vraie évolution tant dans les thématiques que dans le son depuis Dark Ages [2005]. Avant, c'était plus spirituel et World Music - même si ça le demeure d'une certaine façon - alors que la ligne s'est durcie avec le temps.
MC : Ouais ! C'est quand tu arrives au point où tu commences à te répéter que tu dois faire quelque chose de différent, de nouveau. Pour ma part, je déteste me répéter. Les gens me connaissent, ils connaissent mon art, et ce depuis Sepultura - Sepultura n'a jamais fait la même chanson ! Quand nous avons fait Arise [1991], les gens pensaient « c'est bon, ils ont trouvé le filon, ils vont en rester là »... Puis on est arrivé avec Chaos A.D. [1993] qui était totalement différent, puis Roots [1996] qui était totalement innovant - et entretemps, j'avais fait Nailbomb [Point Blank, 1994].
J'essaie toujours de rester frais et inspiré, de surprendre le public. Donc quand le trip tribal et spirituel était devenu trop évident, quand les gens savaient ce que Soulfly était, c'est là que je me suis dit « OK, on change ! On ne refait pas la même chose ! ». Petit à petit, c'est devenu ça, jusqu'à Enslaved, qui est le reflet de mon intérêt, de ma curiosité pour le monde extrême - car j'aime la musique extrême : j'en écoutais beaucoup, notamment quand nous écrivions, des trucs très vieux lorgnant du côté du Death qui m'ont beaucoup inspiré, puis beaucoup de groupes nouveaux comme Impending Doom, Carnifex ou Oceano et tout les trucs très lourds qui tournent actuellement et que j'aime réellement - ils ont influencé cet album.
K : Je crois que c'est vraiment intéressant parce qu'avec Sepultura, vous avez commencé comme un groupe de Death et Thrash pour finalement revenir aux musiques traditionnelles brésiliennes. Et avec Soulfly, c'est l'opposé : des instruments originaux, de la World Music pour commencer, et puis maintenant vous revenez à des choses plus lourdes. Est-ce que tu es condamné à toujours revenir à tes racines ?
MC : [rires] Oui, je crois. Mais dans l'ensemble, tous les musiciens le font, jusqu'à un certain point. Peut être est-ce une chose naturelle qui te conduit à faire ça, revenir à ses premiers amours. Mais en fait, je pense faire un album tribal : je veux ramener un tas de percussions... J'aime ça, ça me manque un peu. Donc je pensais que le prochain album de Soulfly serait entièrement tribal. Ça surprendrait tous le monde de nouveau.
K : En parlant de racines, ta famille est omniprésente dans ta musique - dans tes paroles ou même jouant avec toi [sur le morceau « Revengeance » notamment, ou encore en ouverture de ses concerts]. La famille est importante pour toi ?
MC : Ouais. J'ai fondé ma famille dans l'idée d'en faire une famille de musiciens. En tout cas, c'est ce que j'espérais. Et ça y est, maintenant ! Mes enfants font tous de la musique, deux d'entre eux avec Lody Kong qui joue ce soir [Igor et Zyon], et Richie avec Incite [au chant, qui jouait également ce soir-là]. J'aime ça. J'aime la Cavalera Metal Family ! C'est une famille née dans le Metal et qui vit dans le Metal depuis longtemps [rires]. Je me rappelle quand ils étaient tout petits et qu'ils dormaient dans un étui à guitare pendant qu'Ozzy chantait « Paranoid » [rires]. C'est un style de vie. Ils sont nés dans ça !
K : Tu supportes Incite et Lody Kong. Mais selon toi, est-ce un avantage ou un inconvénient d'être un Cavalera quand on commence dans l'industrie musicale ?
MC : Je ne sais pas trop... Dans leur cas, c'est une bonne chose car ça peut susciter la curiosité des gens. L'inconvénient, ce sont les attentes. Parce qu'ils vont s'attendre à quelque chose d'exceptionnel de leur part [rires]. Mais ça va aller, ils vont s'en sortir. Ils suivent leur coeur, ils font la musique qu'ils aiment. Ils devraient s'en sortir.
K : Tu es une légende au sein de la communauté Metal. Mais avant ça, qui t'inspirait quand tu as commencé à jouer ?
MC : Au tout début, c'était le Heavy Metal typique, comme Queen, Van Halen, Kiss, puis Black Sabbath et AC-DC, Judas Priest, Mötorhead. Après ça, je me suis mis au Thrash et au Death - c'est au même moment que j'ai formé Sepultura. J'écoutai alors Slayer ou des groupes européens comme Creator, Celtic Frost, Destruction, Sodom... Puis Metallica bien sûr, qui fut une grosse influence. Tout ces groupes ont eu une grande influence sur ma carrière. J'ajoute beaucoup de Hardcore - Igor et moi sommes connus pour être de grands fans de Hardcore : Discharged, The Exploited, ou les groupes américains comme Bad Brain, Dead Kennedys ou Black Flag.
K : La musique était-elle importante au moment de la dictature ? Et au moment où s'engage le processus démocratique ?
MC : Oui, c'était vraiment important. Même si j'étais très jeune au moment de la dictature, je me rappelle d'artistes exilés car ils avaient protesté contre le gouvernement, comme Caetano Veloso ou Gilberto Gil - ils s'étaient fait dégager du Brésil ! C'était une époque bizarre.
Puis quand nous sommes devenus musiciens nous-mêmes, la démocratie était déjà là; cependant, la présence militaire était toujours très puissante au Brésil, ainsi que l'Église. Le gouvernement contrôlait encore beaucoup de choses - aujourd'hui aussi, même si nous nous améliorons. Le Brésil est en train de changer, pour le mieux. C'est bien mieux maintenant que quand j'étais enfant.
K : Et comment vit-on le changement entre être inspiré et être celui qui inspire les autres ?
MC : Je continue à être inspiré ! Il y a plein de groupes que j'écoute continuellement, que j'adore - et c'est renforcé par le fait que j'ai pu travailler avec certains d'entre eux, comme Tom Araya [Slayer], Sean Lennon, les mecs de Deftones ou de Cattle Decapitation, les nouveaux groupes...
Mais bon, c'est cool de savoir aussi que ma musique a inspiré beaucoup de gens. Ça me fait me sentir bien, j'ai l'impression d'avoir fait quelque chose et que j'ai laissé une trace.
K : Cela fait des années que tu joues - presque trois décennies ! Tu es très productif, avec dix-sept albums studios. Alors as-tu toujours une idée de côté ? Te projettes-tu sur ce que tu vas faire juste après la tournée ? Le sais-tu déjà ?
MC : Non, pas vraiment. Je n'ai pas autant d'avance. J'y vais pas à pas, et les choses se mettent en place progressivement. « J'ai fait ça, OK? Il faut faire ça maintenant alors ! ». C'est de là que j'ai des idées. Au fil des ans, j'ai réalisé que je travaillais bien sous pression. Je travaille même mieux, parce que sinon je deviens fainéant. Quand j'ai trop de temps et d'espace, je ne travaille pas aussi bien... C'est sûrement ce qui s'est passé avec 3 : j'avais trop de temps, je me sentais trop à mon aise, trop confortable. Quand je joue de la musique, c'est mieux quand ce n'est pas confortable, quand je suis sous pression, que je me dis « ça doit être excellent ! Ça doit être extraordinaire ! ». Alors je dois créer quelques chose de pur et je travaille mieux ainsi. Mais c'est dur ! Tu n'en profites pas quand tu le fais, le processus créatif et l'enregistrement ressemblent à une torture... mais le résultat final est bon [rires] ! Donc la balance est respectée ! Mais ce n'est pas amusant de le faire. Pas amusant du tout !
K : Toute cette pression et toutes ces années de musique ont-elles des conséquences sur ta santé ?
MC : Peut-être [rires] !!! Qui sait ? Ça ne s'est pas déclaré encore, je me sens encore pas trop mal, je suis en bonne santé. Mais on verra... Surtout les effets du stress [rires].
K : Tu as toujours eu une relation spéciale avec la France. Je me rappelle que c'est en France que tu as annoncé le nom de ton nouveau groupe à la fin de Sepultura. Et c'est là que tu as joué « Tribe », ton nouveau single avec Soulfly, sur la même chaine [NPA, Canal+]. Comment est ta relation avec la France aujourd'hui ?
MC : Super ! Ouais, je me rappelle... J'aime la France. J'ai adoré le fait qu'au concert de Cognac il y a deux soirs de ça, le public ait supporté et encouragé mes enfants qui jouent dans Lody Kong. Ils ont aimé, n'ont pas jugé, ils sont très ouverts d'esprit. J'aime vraiment ça au sujet des fans en France. C'est le premier pays qui a réellement reconnu Roots, bien avant que ça ne devienne un grand album. Je me rappelle qu'à la sortie de Roots, la France a adoré cet album instantanément alors que le reste du monde n'était pas encore convaincu - notamment les États-Unis. « Un super album ! Un album incroyable ! » : j'ai toujours eu beaucoup de respect pour ça, pour ce soutien. Les français ont toujours ressenti de bonnes vibrations pour mon travail, et ont toujours respecté ce que je faisais... Donc j'adore venir jouer ici. Tous les festivals se sont bien passés, nous avons eu deux têtes d'affiches - Toulouse et Cognac : c'était super, mec ! C'était putain de blindé ! Le public reprenait toutes les chansons ! Alors je suis super excité pour ce soir !
K : Quels sont les prochains projets ?
MC : Beaucoup de tournées. Je pars avec Cavalera Conspiracy en novembre avec Igor pour une tournée sud-américaine. Puis de nouveau avec Soulfly en Asie et Asie du Sud-Est. Nous allons continuer de jouer jusqu'à ce que le prochain projet surgisse.
K : Un dernier mot pour les lecteurs ?
MC : Juste dire un grand merci ! Profitez des concerts. J'espère que vous aimerez Enslaved, vous êtes tous les bienvenus pour faire la fête avec nous.
Intégralité des propos recueillis par Rémy Carras
Enslaved (Roadrunner Records) est toujours disponible.