François Beaune casse la baraque de la rentrée littéraire 2011 avec Un ange noir, son deuxième roman à la sauce polar, sorti chez Verticales. Une occasion d'aller au restaurant avec notre ami lyonnais, devenu star mondiale. Ou presque.
Vendredi 30 septembre. Interview de François Beaune au restaurant Chez Albert (Lyon 1er) pour recueillir quelques bons mots sur son dernier roman chouchouté par la rentrée littéraire : Un ange noir.
Itw François Beaune Pt.1 by Kiblind
Kiblind : Comment tu présenterais ton livre, en quelques mots ?
François Beaune : Un des premiers journalistes que j'aie vus, un type assez brillant, m'a dit : « ton livre, c'est l'histoire d'un intégriste ». Un intégriste français. Un bon « from' », tu vois, un bon « from' » de nos villes. Un bon élève, qui a bien réussi. Enfin, qui aurait dû bien réussir, qui avait tout pour réussir : il était blanc, d'une famille d'instits... Et puis la vie - et aussi peut-être la société actuelle - a fait qu'il n'a pas trouvé sa place et qu'il est parti en vrille complet. C'est ça l'histoire. C'est l'histoire d'un type qui est comme toi, comme moi, un bon français avec des parents qui se sont bien occupés de lui, qui devient un type plein de haine.
Parce que le thème de l'histoire, c'est sa vision du monde et surtout sa haine du monde. La haine que peut avoir l'idéaliste sur le monde.
Itw François Beaune Pt.2 by Kiblind
K : Au moment où on rencontre ton personnage, Alexandre Petit, au commencement du livre, il est déjà dans cette vrille d'échecs par rapport à la réussite qui l'attendait. Il n'a pas le boulot qu'il mérite : il est sondeur à la SOFRES. D'où t'est venue cette idée ?
FB : J'ai été un an et demi sondeur à la SOFRES. C'était métro Sans-Souci, à côté de la fac Lyon 3. J'ai passé un an et demi à poser des questions à des directeurs commerciaux de garage en Angleterre et en Irlande : sur les différents pneus et les différentes huiles, ce qu'ils préféraient, etc. Si on en faisait un dans la journée, on était contents ! Le sondage faisait à peu près un quart d'heure, vingt minutes. Les directeurs commerciaux n'avaient aucun intérêt à répondre à ce truc, d'ailleurs à la fin ils les payaient pour qu'on en ait assez... Et je soupçonne toujours que ce soit Michelin qui ait commandité ce sondage. Ce serait ironique comme je viens de Clermont-Ferrand. Que le pneu Michelin soit le meilleur, moi j'en étais convaincu : mon grand-père n'a fait que rouler sur des pneu Michelin ; et mon père aussi.
Le vrai truc intéressant dans la SOFRES, c'est toute cette espèce de monde de statistiques, où on pose des questions qui sont absurdes, où on fait des soudages, où on essaie de comprendre des choses à travers une objectivité qui n'existe pas, qui n'a aucun sens. C'est la recherche de l'objectivité elle-même qui est absurde. Les chiffres. Ce délire objectiviste qui était le même délire que celui d'un Fourieriste par exemple. Fourier, il a voulu tout quantifier. Bentham, Stuart Mill ou les philosophes matérialistes anglais cherchaient à quantifier, à rationaliser le plaisir, l'amour, la peur, etc. Ils faisaient de grand tableaux avec les différents types de plaisir ; ils essayaient de comprendre les sentiments et de rationnaliser les sentiments.
Itw François Beaune Pt.3 by Kiblind
K : Et au milieu de ces chiffres, il y a une histoire d'amour. Mais une histoire à sens unique...
FB : C'est une histoire d'amour à un sens. Quand il y a un signifié et un signifiant, lui il fait les deux. Il joue le double rôle. Car elle n'est peut-être même pas au courant de cet amour.
Il s'agit de sa collègue de travail, Elsa Colignon, qui a 19 ans. Lui, il en a 37. C'est un vieux garçon, il est encore dans les jupes de sa mère et il vit encore chez elle. Il a une relation très complexe avec sa mère. C'est certainement un des trucs intéressants du livre. Et cette amour avec cette fille ne peut même pas exister, car il est dans un délire de pureté mystique : il essaie d'aimer la femme idéale ; elle lui est apparue comme un ange. Cette fille était à côté de lui et je pense qu'elle a dû être aimable et lui répondre. Puis ils ont discuté un peu autour de la machine à café et il s'est pris d'amour pour elle.
Itw François Beaune Pt.4 by Kiblind
K : Et un matin, cette fille, Elsa Colignon, est retrouvée morte. Ton personnage devient alors le suspect numéro un.
FB : Le bouquin commence par une coupure de presse du Progrès qui explique ce fait divers. Fait divers complètement imaginaire d'ailleurs, alors que les gens pensent que c'est vraiment arrivé ! Dans toutes les rentrées littéraires, il y a plein de livres qui traitent de faits divers réels : le mien est inventé, recomposé en fonction du personnage. Moi, ce qui m'intéresse, c'est pas tellement le fait divers mais d'arriver à faire le portrait de ce personnage. Et justement ce personnage se retrouve accusé et part en fuite.
Il est en cavale tout le long du livre. Il fuit à la fois parce ce qu'il ne se sent pas capable d'affronter la justice et aussi parce qu'il a l'impression un peu paranoïaque que de toutes manières il sera coupable. Car il est le coupable idéal. Il va donc essayer de démontrer de son coté son innocence, en menant sa propre enquête : il a lui aussi une piste.
Ce qui m'a intéressé aussi dans ce livre, c'est de traiter le genre du roman noir, du polar, et d'essayer de faire en sorte que ce soit un livre à suspense, qui se tienne, et qu'on ait envie de savoir.
Itw François Beaune Pt.5 by Kiblind
K : Ce qui va faire peser les soupons sur lui, c'est qu'Alexandre Petit n'est pas un type très aimable. Tu lui fais même dire « je ne suis pas sympathique ».
FB : « Je ne suis pas sympathique », « les gens ne me voient pas sympathique ». C'est un type qui est irritant, horripilant. Il a une manière de parler un peu surannée, un peu cuistre. Comme je l'imagine, il y a une sorte de musique... Alors beaucoup de gens me disent : « pourquoi vous avez ôté les négations ? » Car c'est vraiment comme ça que je l'imagine parler. Je ne sais pas comment font les autres écrivains, mais à un moment on entend la musique du type. Quand j'essaie de faire le portrait d'un personnage, en étant tout le temps avec lui, il y a moment où je dis : « Ça sonne juste. C'est lui. Il parle comme ça. » Le style est fonction du personnage qui est traité. Dans Un homme louche, je n'écris pas du tout de la même façon que pour Un ange noir.
Itw François Beaune Pt.6 by Kiblind
K : Une des dernières fois où on s'est vus, tu m'as donné à lire les 120 pages d'un manuscrit qui s'appelait à l'époque L' Affaire Elsa. Un an après, ce manuscrit est devenu Un ange noir. Que s'est-il passé entre les deux ?
FB : La première version que tu as lue, c'est celle que j'avais proposée à mes éditeurs. C'est un vieux projet qui traîne depuis mes 20 ans - maintenant j'en ai 33. C'est un projet contemporain de celui d'Un homme louche ; ils sont d'ailleurs très complémentaires. Je leur ai donc filé ce manuscrit en Juin 2010 et très vite j'ai commencé à réécrire, en fonction de leurs retours. Mais aussi parce que je savais que ce n'était pas fini.
Ce qui est essentiel, c'est vraiment le rapport de confiance entre moi et mes éditeurs. J'avais aucune crainte qu'ils me disent « passe à autre chose, c'est nul », c'est peut-être naïf de ma part... Mais j'ai pas ce rapport-là avec eux : ils vont pas me faire d'entourloupes. Je n'avais donc pas de craintes à leur montrer et j'avais besoin d'un retour. Alors, ils l'ont lu,. Ils m'ont dit : « c'est bien ; il y a deux/trois trucs qui ne sont pas clairs... ». Par contre ils ne m'ont pas dit ce qu'il fallait que je fasse. Mais j'ai senti que ce n'était pas aboutit : il y avait un problème au niveau technique, sur le genre du polar.
Juillet-Août, je reprends donc mes notes, je refais des recherches, je réécris beaucoup à la main, je prends de nouvelles infos. Par exemple, le côté mystique du personnage je l'ai finalisé pendant Juillet-Août. Je devais faire aboutir mon héros.
J'y crois beaucoup à ça : l'artisanat de l'écriture. On chope la matière première, on en fait un premier bloc en terre glaise. Petit à petit, on la retravaille, on la retravaille... À la fin il faut quand même écrire pour que ça se concrétise. C'est un travail permanent. L'écriture, la littérature, ça se nourrit de ces deux phases de collecte et de réécriture.
Itw François Beaune Pt.7 by Kiblind
K : Il me semble que, par ailleurs, tu as un projet de parcours littéraire autour de la Méditerranée...
FB : Oui, c'est un projet qui est complètement pompé sur Paul Auster. C'est un projet de collecte d'histoires vraies autour du bassin méditerranéen pour essayer, à ce moment de l'histoire assez particulier, de dresser des portraits de gens ordinaires qui vivent autour de cette Méditerranée. Je vais partir dans douze ports, un mois par port, pour douze pays différents. Je vais faire décembre à Barcelone, janvier à Tanger, février à Alger, mars à Tunis, etc. Il y aura Benghazi en Lybie, Alexandrie en Égypte, Haïfa et Ramallah en Israël, Beyrouth au Liban, Lattaquié en Syrie, Izmir en Turquie, Athènes en Grèce et on finira par Palerme. Donc je pars tout seul pendant l'année 2012, avec mon carnet, mon stylo, et puis un microphone parce qu'on va travailler avec Arte Radio pour récolter des sons. Il y aura un bouquin, évidemment, qui sortira chez Verticales, retraçant les histoires qui m'auront le plus intéressé. Je sais pas vraiment encore comment je vais les traiter. Ça sortira sans doute fin 2013. Précision : ce projet est financé à 90% par Marseille-Provence 2013 ; et Marseille est d'ailleurs le 13e port.
Tout est parti de cette lecture de Paul Auster, du livre True Tales of American Life. C'est la radio nationale américaine qui dit à Paul Auster : « Est-ce que ça vous intéresserait de venir tous les mois nous raconter des histoires à l'antenne, des fictions que vous écrivez ? ». Il dit : « non, j'ai pas vraiment le temps » ; et puis il rentre chez lui et raconte tout ça à sa femme. Elle lui suggère alors de commander des histoires vraies. Il passe alors un appel à la radio pour qu'on lui envoie des histoires. Et il en a fait un livre qui est un portrait vraiment passionnant des Etats-Unis de la fin du XXe.
Mon projet est parti de là : on a peut-être pas tous un roman à écrire - heureusement d'ailleurs ! - mais on a tous une histoire vraie à raconter, à partager avec les autres. Moi je suis là, je suis écrivain, à votre service pour collecter les histoires vraies que vous avez à raconter, par le micro ou par la plume. En 2013, il y aura pas mal de rendu : livre donc, expo, webdoc, etc. On pourra lire, voire, entendre toutes les histoires qui auront été collectées/envoyées.
Au delà de ça, avec cette expérience aussi riche, je vais trouver une formidable nourriture. Et on peut imaginer que je vais renouveler un peu le stock d'idées.
Mais pendant un an, je ne vais pouvoir vraiment écrire ce que je veux, puisque je vais écrire pour les autres. J'ai par exemple une farce que j'ai très envie d'écrire, dont j'ai la matière, mais ce sera pas pour tout de suite.
Alors est-ce que le plus important c'est de rester là derrière son bureau comme Stendhal ou Kafka, ou plutôt d'aller chercher des histoires, des personnages et trouver des choses à raconter avec la bonne musique pour les raconter ? Si jamais il y a un sujet en littérature, et encore c'est pas sûr, mais si jamais il y a un sujet, c'est sans doute d'avoir l'exigence de traiter le monde contemporain. C'est vrai que ça peut être l'avenue Berthelot et la place Jean Macé (à Lyon, ndlr), le monde contemporain. Mais ça peut être aussi un peu plus vaste... Attention, je suis pour les espaces clos et les limites, mais je pense que j'ai besoin d'aller voir ailleurs, comme pour Un homme louche que j'ai fini en Irlande. Ça ne m'étonnerait d'ailleurs pas que, rentré de cette histoire, je me mette à écrire sur un quartier de Clermont-Ferrand, mais un quartier habité par ce que j'aurais vu pendant cette année autour de la Méditerranée.
Je compte pas voyager en fait, ça m'intéresse pas. Par contre écouter ce que les gens ont à dire, ça c'est intéressant.
Itw François Beaune Pt.8 by Kiblind
K : Avant de partir pour ce grand tour, tu fais un peu de promo pour Un ange noir...
FB : Oui, le 6/10, je participe à une rencontre à la Villa Gillet avec deux autres écrivains lyonnais, Alexis Jenni et Éric Sommier. Dix, d'Éric Sommier est sur la malédiction du Tunnel du Mont-Blanc ; et L'Art français de la guerre d'Alexis Jenni (qui est un livre de morale un peu) dresse un portrait du XXe siècle. Ce sont deux livres très intéressants.
Sinon, le 20/10 je suis à la Librairie Passages. Si vous voulez découvrir Un ange noir, ce sera avec plaisir que je vous rencontrerai !
Itw François Beaune Pt.9 by Kiblind
K : Avant de te laisser dans ces aventures, j'ai une dernière question à te poser : c'est vraiment toi qui a choisi le titre Un ange noir ?
FB : Il y a une histoire marrante sur ce titre. C'est que moi pendant un moment, comme les éditeurs n'étaient pas très chauds pour L'affaire Elsa (moi j'aimais bien, mais bon ça faisait vraiment polar), j'ai réfléchis à autre chose. Ce qui m'est venu naturellement, c'est Un prophète. Pas par rapport au film d'Audiard, parce que le film d'Audiard, justement, ça n'a rien à voir avec l'histoire d'un prophète. Il aurait dû l'appeler Un ange noir ! Ou Un saint ou ce qu'il veut, mais pas Un prophète, parce qu'il prophétise rien son mec. D'ailleurs, il parle à peine, alors qu'un prophète, en principe, ça parle un maximum : Mohamed, Jean-Baptiste, Élie,... Ils parlaient énormément. C'est des voix, non des actes. Ce sont des gens qui ont une révélation et qui la transforment en paroles. Le Prophète de Jacques Audiard, qui est un grand film, que j'aime beaucoup, n'est pas du tout un prophète. Mon bouquin c'est réellement l'histoire d'un prophète. Il parle tout le temps, dans sa tête peut-être, mais il parle tout le temps.
Alors j'ai écrit à Jacques Audiard, je lui ai expliqué qu'il fallait qu'on échange nos titres. Et maintenant, j'attends la réponse. Je lui ai dédicacé un livre où je lui explique que c'est vraiment lamentable qu'il ait appelé son film Un prophète, alors que c'était mon titre, et qu'on pourrait échanger nos titres. Lui prendrait Un ange noir, qui serait bien plus à la mesure de son personnage, et comme ça, moi je récupérerais Un prophète. On pourrait aussi échanger les droits d'auteurs, je ne serais pas contre. Voire même échanger complètement nos identités, je pourrais m'y faire assez facilement. On verra ce qu'il va se passer.
C'est donc comme ça que L'affaire Elsa est devenu Un ange noir.
K : Merci beaucoup, François. A bientôt pour la suite !
Un ange noir est sorti chez Verticales et est disponible dans quasiment toutes les librairies de France, pour 17,90€. François Beaune participera par ailleurs à la rencontre "Les Lyonnais font la rentrée : deux premiers romans... et un deuxième" ce jeudi 6/10 à la Villa Gillet, Lyon 4e.