par Lilian Robin*
Sonia, call center employée, « rentre à la maison penchée, des
points fulgurants dans mes os ». HT ne fournit pas de casque. Elle doit
l'acheter, sur son maigre salaire. On lui interdit de le porter : « Pas approuvé par les services design and marketing ».
Atteinte à l'identité visuelle d'HT! Reste les anti-inflammatoires...
Sélim, vieil agent d'entretien invalide (qui ne doit sa présence dans
l'entreprise qu'à sa contribution au quota légal d'handicapés) se voit
retirer l'entretien des plantes vertes. Une société de « Techniciens Réodorisants Organisés de Surfaces Bureautiques » prendra désormais soin des fausses. « Le parfum de la nature n'est jamais vraiment maîtrisable ». Or, on doit contrôler « l'identité olfactive » d'HT. « J'ai
assisté à toutes les formations de perfectionnement de sourire, et à
quatre formations de diction, à adapter selon l'interlocuteur, mais
toujours dans une " mélodie HT " ». « Chez HT le poulet javel
est roi, et les carrés frais qui n'ont de fromage que le fantasme du
concepteur, et les fruits papier mâché, sans goût, et le vin sans alcool »...
Aucun sens n'a droit de cité ! L'auteure de L'Attente du Soir (1), qui
excellait dans leur explosion, a tout autant de talent pour les
anéantir. Sons, couleurs, odeurs...tout est à jeter.
HT c'est
Human Tools, multinationale cotée en bourse, spécialisée dans la
procédure de rationalisation. De tout. Des coûts, qu'on tue, des cous,
qu'on découpe, et des clous, qu'on enfonce. Surgit l'image de The wall
(2), l'armée de marteaux. Prête à mater le moindre clou qui dépasse.
Sabine a choisi son camp, « c'est toi ou les autres », « Fille de perdants, aujourd'hui je fais mes courses dans les boutiques de luxe de l'avenue Montaigne ». Manger ou être mangé, la société des prédateurs. Stéphane, « GI commercial »,
cousin français de Pat Bateman (3), musculeux, amateur de luxe, de
chair fraîche et ferme. Frédéric, over the top manager du mois, « Que
fait-on quand un membre est malade ? Quand il a la gangrène ? Eh bien
on ampute, avant contamination de tout l'organisme, c'est simple tout de
même, mais non ils ne voient rien venir, comment pourraient-ils, je
suis un génie ». Marche terrifiante. Course aux clous.
Chez
HT, ils ont (encore) un nom : les non-conformes ! Et comme dans tout bon
système Qualité Totale(itaire) qui se respecte, on traque la
non-conformité. Objectif zéro défaut. L'homme, une marchandise comme les
autres. Catherine, DRH en DésHéRence, ne rit plus, « j'aimais rire avant ». Peut-être les pilules bleues, celles qui empêchent de penser (1984 es-tu là ?). Rodolphe, cuistot intello, « il
faut que je prenne ça moins à coeur, oui, il faut observer comme au zoo,
c'est ce que je me suis dit au début, mais je ne sais pas, ensuite,
j'ai été happé ». Laura, hôtesse d'accueil aux pieds plats, « avant
je savais me défendre, mais là, la grande entreprise, l'organisation,
les secrétaires, les locaux bien nets, les formations sérieuses, l'idée
de l'avancement, la fiche de paye régulière et la mutuelle et pouvoir
donner de l'argent aux parents ». Marc, cravato allergique, musicien raté, loser absolu d'une famille de vainqueurs, « Papa
a raison, oui, compositeur c'est pas un métier, tout juste une pose de
crève-la-faim ». Francis, comptable paranoïaque, psycho rigide, ultra
border line « j'ai passé six mois hors de moi même ». Tous ces
tordus, ces parasites, participent à un séminaire de « Remotivation »,
animé par un coach « certifié », Denis, homme de théâtre repenti, en
quête d'un « vrai travail ».
Le dispositif expérimental s'engage, les réunions se succèdent. D'abord, compléter un « Questionnaire d'Autoévaluation Constructive ». Puis il sera question d'électrodes, de « rationalisation des espaces de travail et des tenues », de « rationalisation des corps », de « rationalisation des pensées »
(We don't need no thoughts control (4)). Denis, ambigu créatif zélé
aura même la géniale intuition de proposer à ses stagiaires, à titre
d'exercice, « une rationalisation des textes littéraires » : « Vous
verrez combien de lignes efficaces restent après rationalisation de dix
pages de la Recherche, notamment, pour son cas, une fois ôtées toutes
les résonances émotionnelles, et cela vous fera, j'en suis sûr, sourire.
Un peu de détente ne nuit pas au corporate spirit ! Nous continuerons
avec Rimbaud, même méthode, et vous traquerez toute étrangeté, toute
polysémie. Baudelaire aussi, chasse à toutes les occurrences du corps
malsain et de la mélancolie ». Ce que Vaneigem appelle « l'univers concentrationnaire climatisé »
est ici mis en scène. Un huis clos terrifiant, de chacun face à
lui-même, servi par l'incroyable capacité de Tatiana Arfel à nous faire
pénétrer les univers intérieurs. La pensée se construit à partir des
mots dont on dispose, alors Tatiana invente un langage pour chacun de
ses personnages et nous plonge dans le chaos de leurs têtes bousculées.
L'ombre de Milgram (5) plane. Ces 65% de gens ordinaires qui vont
jusqu'au bout, jusqu'aux 450 volts... Ecrasement de l'humanité, puissance
de la soumission à l'autorité. Et pourtant, il suffit d'un conflit entre
deux conformes (les marteaux ?) pour que la cohérence du système
hiérarchique s'écroule. La rébellion des pairs (des clous ?) sape elle
aussi de façon spectaculaire l'autorité. Il faudrait trouver la force.
N'est-il pas déjà trop tard ? La machine à broyer peut-elle encore être
sabotée ? Des clous est un roman essentiel. Just une brique qui
contribue à abattre le mur.
Roman
Tatiana Arfel,
Des clous,
Éditions José Corti, janvier 2011
*Lilian Robin est l'auteur de Tripalium, Les Éditeurs Libres, Lauréat du Festival du Premier Roman de Chambéry 2010.
(1) L'attente du Soir, Tatiana Arfel, Editions José Corti, janvier 2009
(2) The Wall, Alan Parker, 1982
(3) Personnage principal d'American Psycho, roman de Bret Easton Ellis, 1991
(4) Pink Floyd, Another brick in the wall, album The Wall, 1979
(5) Stanley Milgram, La Soumission à l'autorité, Calmann-Lévy, 1974